samedi 24 juin 2017

Fauré - Mélodies (Lenaerts Riga, CD Muso 2017)



Gabriel Fauré (1845-1924) – Mélodies

Le Papillon et la Fleur (Op. 1: I) – Victor Hugo
Tristesse d’Olympio – Victor Hugo
L’Absent (Op. 5: III.) – Victor Hugo
Tristesse (Op. 6: II) – Théophile Gautier
Au Bord de l’eau (Op. 8: I) – Sully Prud’homme
3ème Nocturne en la bémol majeur (Op. 33)
Après un rêve (Op. 7: I) – Romain Bussine
Nell (Op. 18: I.) – Lecomte de Lisle
Poème d’un jour, Adieu (Op. 21: III) – Charles Grandmougin
Les Berceaux (Op. 23: I) – Sully Prud’homme
Le Secret (Op. 23: III) – Armand Silvestre
Les Roses d’Ispahan (Op. 39: IV) – Lecomte de Lisle
Fleur jetée (Op. 39: II) – Armand Silvestre
Barcarolle en la bémol majeur (Op. 44)
Clair de lune (Op. 46: II) – Paul Verlaine
Au Cimetière (Op. 51: II) – Jean Richepin
Mandoline (Op. 58: I) – Paul Verlaine
Prison (Op. 83: I) – Paul Verlaine
Soir (Op. 83: II) – Albert Samain

Thibaut Lenaerts – ténor
Philippe Riga – piano Erard 1873

CD Muso, 2017


CD Fauré Lenaerts Riga Muso 2017



Raffinement impressionniste et élans soupirés

Tant de splendeurs vocales ont balisé notre écoute des mélodies de Fauré qu’on pense tout en connaître ; Charles Panzéra, Gérard Souzay, Bernard Kruisen, Hugues Cuénod, François Le Roux et Yann Beuron nous ont en déjà dévoilés des horizons chimériques et chéris. C’est dire que l’approche de Thibaut Lenaerts tranche sur ses illustres devanciers. Protée épousant les humeurs complexes témoignant de l’évolution de l’art de Fauré, il traduit tout autant la véhémence angoissée de la fleur jetée qu’une Tristesse amène qui se rit de sa douleur. La mélancolie fluide d’Olympio répond à un rêve retenu et enivré. L’interrogation poignante de L’Absent se teinte d’un silence qui glisse lentement vers le vide. L’inéluctabilité de l’entropie qui s’alambique Au bord de l’eau se dissout dans une ode d’une juvénile ardeur à Nell. Les regrets évaporés d’un Adieu laissent place à la pudeur d’un Secret chuchoté. Des Berceaux au doux balancement miroitent, tout comme ces roses d’Ispahan gainées de mousse, emperlées d’une rosée qu’on se plait à deviner. Diction ciselée, délicatesse d’un miniaturiste esquissant un silence sur l’ivoire et pureté du timbre s’équilibrent idéalement, en de fulgurantes intuitions qui transfigurent des pages si connues et d’autres souvent méconnues.

Tutoyant les mêmes sommets, un piano Erard de 1873 – facteur favorisé par Fauré – irise de couleurs qui perlent de mille arcs-en-ciel sur des cieux changeants. Philippe Riga confère à ces arabesques fluidité, clarté de fêtes en larmes et de purs mystères, d’autant plus éblouissants qu’ils semblent si proches, ne se dérobant que lorsqu’on croit les saisir. Avec une discrétion empathique qui aurait certainement comblé d’aise le compositeur. Cette élégance primesautière ou plus sombre, ces dérobades avenantes entourent d’un frais écrin le chant raffiné et ondoyant de Thibaut Lenaerts. De superbes Nocturne et Barcarolle rappellent, s’il en était besoin, quel compositeur pour clavier fut Fauré.

C’est à une promenade dans un paysage choisi où alternent futaies et jardins à la française, où flamboie un horizon perdu que nous sommes conviés. En des détours inattendus, la grâce de ces deux compagnons laissent les mots s’épanouir, et les auditeurs de se prendre à les croire, pour reprendre là un des credo de Poulenc qu’ils serviraient aussi magistralement.


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

jeudi 22 juin 2017

Exposition ‘Mozart, une passion française’ (Opéra Garnier, 2017)



Elaborée autour d’une pièce maîtresse, le manuscrit de Don Giovanni acheté par Pauline Viardot, cette exposition se penche principalement sur l’évolution de la scénographie des opéras de Mozart à travers le temps. Si le Festival d’Aix-en-Provence n’est évidemment pas oublié, ce sont principalement les divers avatars des opéras de Mozart à l’Opéra de Paris –sous ses différentes appellations – qui se taillent la part du lion…

Des pièces diverses – autographes, portraits, partitions – documentent les trois voyages de Mozart en France, et principalement dans la capitale, ainsi que premières représentations parisiennes des opéras de Mozart, sous leurs différentes formes : transpositions, arrangements divers, et pastiches.

La majeure partie de l’exposition consiste en des maquettes de costumes et de décors du XIXe et XXe siècles et des photos, sur lesquelles tranchent quelques costumes. On peut donc percevoir comment Don Giovanni, Cosi fan Tutte, Le Nozze di Figaro, L’Enlèvement au Sérail et La Flûte enchantée ont été réinventés au fil des productions françaises.

Regrettons toutefois que les bornes musicales n’aient pas plutôt mis en avant les interprètes mozartiens français, dont le catalogue (78t et 33t) est si abondant, ce qui aurait été plus logique étant donné le thème de l’exposition.

Un catalogue richement illustré, reproduit certaines de ces pièces superbes qu’on a peu l’occasion d’admirer. En voici certaines, en espérant que cela vous donner envie d’aller voir ces archives… (Attention, le faible éclairage a donné un ton sépia à ces photographies qui ne reflètent donc pas la colorimétrie des originaux.)

Cliquer pour agrandir



Mozart KV 8 autographe de Leopold Mozart
Mozart - Sonate pour clavier avec accompagnement de violon, KV. 8
Copie manuscrite de Leopold Mozart


Lettre de Voltaire à Mme d'Epinay sur Mozart 1766
Première page d’une lettre de Voltaire à Mme d’Epinay
mentionnant le petit « Mazan »
datée du 26 septembre 1766



Les Tuileries au XVIIIe siècle
Les Tuileries, façade regardant la cour du Carrousel
(fin XVIIIe)

Lettre de W. A. Mozart à Nannerl, 17778
Lettre de W. A. Mozart à Nannerl,
rédigée sur l’enveloppe d’une lettre adressée à Leopold
datée du 20 juillet 17


Don Giovanni 1805 Mozart
Don Juan (1805)
Partie de tonnerre. Partition d’orchestre
de l’Opéra (Salle Montansier)


Le Laboureur Chinois 1813
François-Guillaume Ménageot (1744-1816)
maquette de costumes pour Le Laboureur chinois
donné à l’Académie impériale de musique en 1813.
(musique de Haydn et Mozart, arrangée par Berton)


Signora Barilli en comtesse Almaviva 1807 Mozart

La Signora Barilli en comtesse Almaviva (1807)
Elle s’était attribué “Mon coeur soupire” (Voi che sapete) de Cherubino.



Affiche de Cosi fan Tutte 1820 Paris
Affiche de Cosi fan Tutte (1820)
[Giuseppe Naldi avait régulièrement chanté avec Nancy Storace,
 à Londres dans les années 1800.]



Les Noces de Figaro Nîmes 1818
Livret français des Noces de Figaro
par Castil-Blaze.
(représentation nîmoise de 1818)


Despléchin maquette Don Giovanni 1866
Edouard Despléchin (1802-1870)
Maquette pour Don Giovanni,
représentant le parc du château de Don Juan.
(pour l’Opéra de Paris, Salle Le Pelletier, 1866)



Fost costume pour Blonde Enlèvement au sérail  1946
Henry-Raymond Fost
Maquette de costume pour Blonde
(l’Enlèvement au Sérail)
pour l’Opéra Comique, 1946.



Varona costume pour Osmin Enlèvement au sérail  1975
José Varona
Maquette de costume pour Osmin
(l’Enlèvement au Sérail)
Opéra national de Paris, 1976.


Opéra national de Paris – Palais Garnier
Bibliothèque musicale de l’Opéra
Jusqu’au 24 septembre 2017.

Photographies © E. Pesqué.
Documents © BnF – BMO.

dimanche 11 juin 2017

Philidor - Le Soldat Magicien (Les Monts du Reuil - CD, 2017)


François-André Danican Philidor – Le Soldat magicien (1760)
Opéra-comique, en un acte, en prose, mêlés d’ariettes et de vaudevilles, sur un livret de Louis Anseaume

Emmanuel Clerc – harmonisation des vaudevilles

Julien Fanthou – Le soldat magicien
Anne-Marie Beaudette – Crispin
Guillaume Gutierrez – M. Argant
Hadhoum Tunc – Mme Argant
Cécil Gallois – Le procureur Blondineau
Gilles Richard – Le traiteur

Les Monts du Reuil
Violons – Patricia Bonefoy et Valérie Robert
Alto – Bénédicte Perne
Violoncelle – Pauline Warnier
Traverso – Sandrine Geoffroy
Hautbois – Jon Garcia et Francesco Intrieri
Clavecin – Hélène Clerc-Murgier
Pauline Warnier et Hélène Clerc-Murgier – direction musicale

CD Les Belles Ecouteuses, 2017.

CD Les Belles écouteuses 2017


A déguster sans modération

Créé le 14 août 1760 à l’Opéra-Comique de la Foire Saint-Laurent, ce charmant opéra comique mêlé d’ariettes et de vaudevilles, est composé par Philidor l’année même de son mariage avec Angélique Richer, ce qui ne manque pas d’ironie puisque le nœud du récit est la mésentente conjugale entre Monsieur et Madame Argant, auxquels un « soldat magicien » affamé apportera une aide malicieuse…

L’intrigue du livret d’Anseaume repose sur un vieux canevas des tréteaux : en 1691, Raymond Poisson présenta Les Faux divertissements, sur le thème du soldat logé chez l’habitant grâce à un billet de logement. A son tour, Florent Carton dit Dancourt présenta Le Bon Soldat en 1718.  A leur suite, Louis Anseaume reprend ce thème, ce qui est d’ailleurs relevé par la critique. Par la suite, Charles Nuitter et Etienne Tréfeu s’emparèrent du thème pour leurs Soldat magicien mis en musique par Offenbach en 1864, preuve que cette intrigue n’avait pas perdu de son piquant.

Le récit du galant régalé par l’épouse en l’absence du mari, de la découverte du souper dissimulé en hâte, puis de l’amant caché, trouve ses racines dans un fabliau médiéval, Le pauvre Clerc. Ce vieux fonds de récit populaire est ici recroisé avec celui du soldat hébergé de force par la population, et des perturbations (bien plus graves, dans la réalité) qui s’ensuivaient pour ceux obligés de supporter ces hôtes forcés… Dans la version actualisée, l’amant qui était un curé dans la première version, devient un Procureur. Cette même transformation aura également lieu dans un opéra anglais, No Song, No Supper (1790) de Stephen Storace, créé par sa sœur Ann Selina (Nancy), qui fut également la première Susanna de Mozart.

Le Mercure de France annonçait que « les paroles sont, dit-on, d’un jeune homme de condition, qui aime les Lettres, & les cultive. Legrand, Auteur du Bon Soldat, & l’Auteur du Soldat Magicien, ont puisé leur Sujet dans la même source (les Contes du Sr d’Ouville). Ainsi le reproche de Plagiat, qu’on voudroit faire au nouvel Auteur, tomberoit de lui-même. Le vrai plagiaire, est celui qui méconnoit, qui déguise, ou qui détourne les sources où il puise. La Musique est du Sr Philidor […] : c’est tout dire. »

Pour sa part, un compte rendu bien trop sévère de L’Avant Coureur du 25 août 1760 affirme que « La musique est très bien faite & très-agréable, digne enfin de l’auteur de celle de Blaise le Savetier. Nous observerons seulement que M. Philidor etoit assez riche de son propre fonds, pour ne pas copier les autres. Par exemple, on lui reproche, avec raison, d’avoir fait dans le Soldat Magicien, une ariette de la poule & du canon, qui n’est qu’une mauvaise copie de celle que chante Mlle Favart dans la Soirée des Boulevards. [...] Au reste, on a admiré l’ariette du canon, qui chantée plus vîte & avec plus de goût, pourroit faire un effet encore plus piquant. Le quatuor de la table & celui qui termine la pièce, sont de la plus grande force. » Souhaitant que les premières scènes soient resserrées, ce qui aurait privé l’auditeur d’une succession d’airs réellement délicieux, le chroniqueur souligne qu’« Une dispute sur un coup de trictrac, ne suffit pas pour faire regarder une femme comme méchante », et conseille également au compositeur de retrancher quelques airs : « il restera encore dans son ouvrage assez de beautés pour attirer les spectateurs ».



La séduction de cet ouvrage pétillant n’a pas pris une ride. L’intrigue caracole prestement, tout en conservant tout du long beaucoup d’élégance et de suavité dans sa mise en musique. Si le librettiste prend son temps pour camper les principaux personnages, en une suite d’airs qui éclairent tant leur caractère que leur situation, cela donne l’occasion à Philidor de plonger dans leur cœur, avec une naïve sophistication. Aucun temps mort ne ralentit l’action. Cette mécanique impitoyable empile les mensonges successifs des protagonistes avec beaucoup de sel, condiment relevé par une équipe à l’enthousiasme communicatif. Il faut souligner l’aisance des chanteurs qui servent les récitatifs avec beaucoup de saveur.

Notons que certains timbres, non retrouvés, sont simplement récités par les protagonistes. (Pourtant n’aurait-on pas pu utiliser la parodie de « Sur le Pont d’Avignon » encore bien connu ?) Toutefois, l’abondante moisson d’airs et d’ensembles (duo de séduction qui fait roucouler d’aise la « maumariée », quatuor du souper justement signalé par la critique d’époque, quintette hilarant durant lequel le traiteur dévide impassiblement sa note, ou réjouissant quatuor final scellant la réconciliation des époux) a de quoi satisfaire toutes les oreilles, par son allant sophistiqué.

Cette fable conjugale se déroule, en effet, sur un rythme virevoltant. Après une ouverture enlevée, on entre dans le vif du sujet avec le couple Argant qui joue au trictrac, devenu ici allégorie de la mésentente du couple. Ne manquent au récit, ni les récriminations du mari dépité contre une épouse « dragon » (l’énergique « O femmes traitresses », grommelé avec gourmandise par Guillaume Gutierrez, parfait en époux berné) ; ni les leçons d’un valet philosophe de comptoir avant la lettre (Anne-Marie Labourdette s’en donne à cœur joie dans un air à imitation animalière « La poulette / D’abord les rejette / Puis elle y prend goût ; / Elle plante là son hibou, / Et s’en va chanter cocodette, / Tandis qu’il fait seul le coucou ») à la fidélité vénale (Crispin compte fébrilement l’argent donné par Argant pour surveiller son épouse) ; ni l’épouse désappointée (Hadhoum Tunc, dont le chant plaintif se colore de coquetterie aguicheuse) ; ni même l’homme de loi amoureux, lequel assaisonne son discours de termes juridiques qui créent l’effet comique (Cécil Gallois assène ses soupirs galants avec la componction de rigueur).

Depuis Le Barbier de Séville de Beaumarchais (1775), on connaît davantage le ressort comique que l’irruption d’un soldat muni d’un « billet » de logement apporte dans une maisonnée. Le soldat d’Anseaume s’inscrit bien dans cette typologie. S’il témoigne dans son air d’entrée vantant les plaisirs de la vie militaire d’une solennité initiale, cette dernière se substitue rapidement à une préoccupation des bonheurs terrestres (soubrette aimable et cuisine accessible) bien prosaïque. Julien Fanthou glisse d’un registre à un autre avec une maestria réjouissante, qui prépare l’auditeur à la magistrale invocation culinaire à laquelle se livre le soldat affamé, nécromancien parodique des ombres des repas à venir « O vous qui présidez aux repas des gourmands… », en imitation des introductions des grandes scènes infernales des tragédies lyriques. L’astucieux dénouera les fils de l’intrigue, en profitant pour se remplir la panse et… faire le bonheur de ses hôtes.

Emportée par l’ironie virevoltante des violons, soulignée par des hautbois tendres ou gouailleurs, cette fable sied merveilleusement à des Monts du Reuil qui retrouvent le répertoire qu’ils servent avec tant de ferveur et de soin. Grâce leur en soient rendues ! Leur vitalité entraînante, leur palette chatoyante, leur raffinement et leur humour bienveillant font sortir de leur cachette, non seulement le diable déguisé en homme de loi, mais un souper en musique goûteux dont les arômes font encore saliver.


Ce disque est disponible sur le site des Belles Ecouteuses (CD ou téléchargement), ainsi que sur Qobuz et Deezer.

Plaquette de présentation de l’opéra sur le site des Monts du Reuil

Le fac-similé du livret est téléchargeable sur Gallica.


Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opera.