lundi 28 mars 2016

Concert Ian Bostridge - Talens Lyriques (Paris, 2016)



One Charming Night

Jean-Baptiste Lully
Amadis (1694) : Ouverture - « Bois épais, redouble ton ombre » (Air d’Amadis) - Chaconne
Armide (1685) : « Plus j’observe ces lieux » (Air de Renaud)

Henry Purcell
Dido and Æneas (1689) : Ouverture - « Come away, fellow sailors » - The Triumphing Dance
The Fairy Queen (1692) : « One charming night » - « See, see my many colour’d fields » - Dance for chinese man and woman

Jean-Philippe Rameau
Pygmalion (1748) : Ouverture - « Fatal amour, cruel vainqueur » - Ballet - « Règne, Amour, fais briller tes flammes »

Georg Friedrich Haendel
Jephtha (1751) : Ouverture - « Hide thou thy hated beams » - « Waft her, angels, through the skies »
Semele (1743) : Ouverture - « I must with speed amuse her »

BIS
Acis and Galathea
Semele : « Where'er you Walk »
Rameau : « Règne, Amour »

Ian Bostridge - ténor
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset - direction musicale

Théâtre des Champs Elysées, 21 mars 2016


« Nuit enchanteresse… » susurre Secrecy dans The Fairy Queen. En incitant ainsi au plaisir, l’allégorie de Purcell révèle aussi un compagnonnage musical inédit, celui d’Ian Bostridge et des Talens Lyriques. Cette soirée dévoilait des pages de sommeil enchantés nous attirant dans ces limbes où rêves, sortilèges et réalité se mêlent, pour ensuite nous mener vers des sommets qui illustraient la virtuosité et les nuances de l’art du haute contre à la française et du ténor anglais, grâce à deux des plus grands joaillers de ces tessitures : Rameau et Haendel.

Ian Bostridge arborait ces atours divers avec le panache et la gourmandise d’un de ces esprits protéiformes chers aux librettistes : preux chevalier pris dans les lacs de forêts ambigües, marin gouailleur et bon enfant, allégories dévoilant leur art ou leurs dons, amant exalté, père désespéré ou roi des dieux embarrassé, tel un Puck métamorphe, le ténor fit feux d’artifice de tout bois, malgré une certaine prudence dans son air d’entrée. S’il témoignait d’une virtuosité extravertie dans le périlleux « Règne, Amour », sa maîtrise n’était pas moins impressionnante dans les nuances diaprées apportées aux incitations tombées de la plume de Purcell ou aux douleurs haendéliennes ; rendues plus poignantes encore par un souffle qui se fond dans un silence ténu, une grisaille qui se rehausse soudainement de teintes inattendues, et un art de conteur porté à son sommet. Intensité du chant, élégance discrète, épanchements fulgurants galbés d’élans poignants, fluidité dans le rendu des affects et leur bouleversement, cet art trouvait un soutien idéal dans les sortilèges de Talens Lyriques qui déployaient tous leurs charmes.

Partenaire d’un art si naturel, l’orchestre fut velours, soie et sulfure, joignant la grâce au mystère (Lully), la tendresse ardente à la jubilation (Rameau), le bouillonnement implacable (Purcell) à la majesté (Haendel). On y retrouvait des Talens Lyriques sur leurs cimes habituelles, menés par un Christophe Rousset très inspiré, tout aussi magicien que son soliste. Rondeur et moire, dynamisme irisé et montées en puissance sont les maitres mots d’un ensemble ductile et flamboyant, pour lequel la beauté formelle n’est jamais un prétexte, mais l’accomplissement d’un discours intériorisé et sensible. Ces pages diverses, faites de ruptures, de grands élans et de reflux tout aussi violents, d’élégiaque nostalgie et d’espoirs insensés trouvèrent là leurs plus beaux écrins.


France Musique diffusera ce concert le 29 mars à 20 h.
Une captation de ce programme faite à Dijon est disponible sur Culturebox jusqu’au  21 septembre 2016.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.

jeudi 17 mars 2016

Concert Buxtehude, Bach, Telemann - Le Palais Royal / J-P Sarcos (2016)




Joie baroque

Dietrich Buxtehude (1637-1707) - Cantate Der Herr ist mit mir, Bux 15
Johann Sebastian Bach (1685-1750) - Cantate Wachet auf, ruft uns die Stimme, BWV 140
Georg Philipp Telemann (1681-1767) - Oratorio Kapitänsmusik 1730 Jauchze, jubilier und singe, TWV 15:5

Laura Holm – soprano
Charlotte Mercier – mezzo
Mathias Vidal – ténor
Aimery Lefèvre – baryton

Le Palais royal
Florence Malgoire, violon solo
Jean-Philippe Sarcos – direction musicale

Salle historique du premier Conservatoire – 15 mars 2016.

Joie tranquille, attente confiante. C’est de ces couleurs émotionnelles que Buxtehude et Bach ont trempé leurs cantates : le premier se fonde sur un psaume pascal, le second sur le célébrissime Cantique des Cantiques et sur le dialogue des époux. Si le narrateur principal, le chœur, semblait manquer d’assurance en tout début de soirée, il s’est épanouit peu à peu pour délivrer des commentaires savoureux et pertinents, en contrepoint des échanges du Christ et de l’âme, annoncé par un séduisant Mathias Vidal : Laura Holm, éperdue de tendresse répondait à un Aimery Lefèvre impérieux, pour la délectation de l’auditoire, sur un magnifique continuo où la douceur répliquait à l’énergie des cordes et aux susurrements des bois.

Après cette délicieuse mise en bouche, le concert culminait en seconde partie de soirée avec une partition superbe qu’on entend encore trop peu : une pièce extraite des Hamburgische Kapitänsmusik de Telemann. Cet oratorio allégorique composé pour le banquet annuel des capitaines de la garde d’Hambourg est l’un des dix qui ont survécus sur les 36 composés. Celui de 1730 célébrait à la fois le centième banquet des capitaines et le bicentenaire de la Confession d’Augsbourg. Le colloque contradictoire entre la Joie et la Tristesse, ainsi que les interventions du Temps, de la Vérité et de la Gratitude prennent ainsi leur place dans les grands débats théologiques mis en musique à l’époque baroque, non sans allusions directes à cette actualité immédiate. Actualité qui fait parfois étrangement écho à nos temps troublés et reflètent l’éternel questionnement des hommes. La fluidité de la cantate de Telemann donne cependant une fausse allure de badinage ludique à cette interrogation métaphysique sur la destinée humaine, sans en distraire la profondeur.






Ce charme délectable était incarné avec ardeur par Laura Holm, Joie lumineuse et primesautière, que ne parvenait pas à troubler un Aimery Lefèvre monolithique en Tristesse compassée. Elle était confortée par Mathias Vidal, Temps serein et suavement éclatant, par une Gratitude triomphante dans l’allégresse de ses vocalises (Aimery Lefèvre, qui contrastait habilement par d’autres couleurs ses deux personnages si dissemblables) et par Charlotte Mercier, Vérité encore un peu acide. Se glissant avec aisance, pétillement ludique (pour les esprits joyeux) ou grisaille atone (pour les esprits tristes), le chœur trouvait également des teintes et des dynamiques -– qui lui faisaient parfois défaut dans la cantate de Buxtehude – pour faire triompher la foi et l’espérance sur l’entropie.



Sous la baguette d’un Jean-Philippe Sarcos qui dispense généreusement son enthousiasme, Le Palais Royal, transporté par le violon chaud et éloquent de Florence Malgoire, entraîne solistes et chœur dans un cheminement où la beauté du son est le manifeste de cette ferveur partagée.


Photographies © Georges Berenfeld YouriB

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.


mardi 8 mars 2016

Mozart - Quatuors avec pianoforte ( CD Muso, 2016)



Quatuor avec piano n°1 en sol mineur, KV 478
(Allegro – Andante – Rondo (Allegro))

Quatuor avec piano n°2 en mi bémol majeur, KV 493
(Allegro – Larghetto – Allegretto)

Daniel Isoir – pianoforte

La Petite Symphonie
Stéphanie Paulet – violon
Diane Chmela – alto
Mathurin Matharel – violoncelle

CD Muso, 2016


Contemporains de sa grande série de concertos pour clavier, les quatuors avec piano, datés respectivement du 16 octobre 1785 (date notée sur le manuscrit autographe) et du 3 juin 1786 (apparaissant dans la liste de ses œuvres réalisé par Mozart), ces deux quatuors avaient été demandés au compositeur par son ami Franz Anton Hoffmeister, éditeur de musique et compositeur viennois. Georg von Nissen, dans sa biographie de Mozart, révèle qu’il lui avait originellement commandé trois quatuors pour sa série de musique de chambre. Il n’en publia finalement qu’un seul, le KV. 478, à la suite des retours négatifs des premiers acheteurs qui le trouvaient trop difficile à jouer. Bien que ne publiant pas les deux autres, Hoffmeister aurait cependant abandonné à Mozart le salaire déjà versé. Le second quatuor fut publié par la firme concurrente Artaria, en décembre 1787.

Le Journal des Luxus und der Moden, publié à Weimar en juin 1788, souligna les difficultés de l’exécution de l’un ou de l’autre de ces pièces par des amateur : « [ce quatuor] lorsqu’il est joué, a besoin de la plus grande précision dans ses quatre parties, mais même lorsqu’il est bien interprété, à ce qu’il paraît, il ne peut et il ne doit faire plaisir qu’aux connaisseurs de musica da camera. […] Beaucoup d’autres pièces gardent leur tournure même quand elles sont jouées médiocrement ; mais on peut à peine supporter d’entendre cette production de Mozart quand elle tombe dans les mains d’amateurs médiocres et est jouée avec désinvolture. […] » (Otto Eric Deutsch, Mozart, a documentary biography, Standford, 1965, p. 318) Ce jugement péremptoire ne faisait que confirmer à quel point la musique de Mozart était ardue, bien trop difficile, pour certains de ses contemporains. Ce qui était déjà admis pour sa musique vocale… (Joseph II lui-même n’écrivait-il pas en 1788 « La musique de Mozard est bien trop difficile pour le chant. » ?)

Aucun n’« amateurisme » n’est bien évidemment à craindre quand on saisit ce nouvel enregistrement ! Bien au contraire. Se replongeant dans l’intimité chaleureuse qui faisait le sel de leur interprétation des concertos pour pianoforte de Mozart (en 2012, l’ensemble avait enregistré de remarquables n°13 et 27 en formation de chambre), Daniel Isoir et ses complices Stéphanie Paulet, Diane Chmela et Mathurin Matharel rééditent leur coup de maître avec cet enregistrement des deux opus mozartiens qui fondèrent et renouvelèrent le genre. Bien que Johann Schobert, un des maîtres qu’avait beaucoup étudié Mozart enfant, se soit illustré dans cette configuration avec deux quatuors avec clavecin, le clavier prédominait encore sur ses acolytes. Mais, comme il le fit pour de nombreuses autres, Mozart réinventa la forme, en renversant l’ancienne hégémonie du clavier sur les cordes. Ce dialogue fécond voulu par le compositeur s’incarne ici avec ferveur et pudeur : il est bien au centre de cet enregistrement remarquable où le pianoforte (une très belle copie de Johann Andreas Stein) confère à ces quatuors un éclat coruscant qui tranche avec délice sur la chaleur des cordes. Ce Mozart-là est d’un naturel qui séduit et d’un équilibre qui enchante, servi par des instruments idéaux pour ces partitions. Leurs chuchotements, leurs confidences et leurs emportements glissent vers nous comme un secret enfin partagés, amenés par la clarté, l’énergie, le modelé ferme et délicat et la sensibilité en clair-obscur d’une Petite Symphonie attentive aux textures, couleurs et dynamique.

Que voilà un disque nécessaire ! Aux mozartiens, qui seront heureux de redécouvrir certaines des pages les plus poignantes et sereines du maître de Salzbourg. Et aux « grandes oreilles », comme les appelait le compositeur ; amateurs qui n’ont peut-être pas eu l’opportunité de découvrir ces paysages intérieurs où la lumière et l’ombre se pourchassent. Les voici à nouveau devant nous, en leur éternel printemps. 

Sortie du CD le 1er avril 2016.



Ce texte a été rédigé pour ODB-Opera.



Quatuor avec pianoforte KV.478 : Andante


Quatuor avec pianoforte KV.493 : Allegretto

dimanche 6 mars 2016

Mozart, Salieri, Cornetti : Per la ricuperata salute di Ofelia (KV 477a)



Et maintenant, une interprétation intégrale de la cantate, avec le poème de Lorenzo Da Ponte…

Par l’équipe de Tutti Mozart


Vicinius Kattah – pianoforte
Ute Groh – violoncelle baroque
Kate Rafferty – soprano