jeudi 14 janvier 2016

Découverte de la cantate signée Mozart et Salieri pour Nancy Storace





Le musicologue et compositeur Timo Jouko Herrmann, spécialiste de l’œuvre de Salieri, vient de faire une remarquable trouvaille, alors qu’il dépouillait le catalogue de la bibliothèque musicale du Musée national de Prague : il s’agit d’une version imprimée de la cantate « Per la Recuperata Salute di Ofelia » (écrite en 1785 pour célébrer le retour sur les planches de la cantatrice Ann Selina (Nancy) Storace, future créatrice de Susanna des Nozze di Figaro de Mozart.

Longtemps considérée comme perdue, cette œuvre est exceptionnelle dans le corpus mozartien, puisque qu’elle a la particularité d’avoir aussi comme compositeurs la soi-disant bête noire de Mozart, Antonio Salieri, ainsi qu’un certain « Cornetti » dont l’identité est encore incertaine. Le poème est signé Lorenzo Da Ponte.

Il s’agit d’une version imprimée par Joseph von Kurzböck comportant le poème de 30 strophes écrit par Lorenzo Da Ponte, ainsi qu’une partition réduite (voix et basse) sur deux feuillets dépliants.
On y trouve la mise en musique par Salieri des deux premières strophes, celle de Mozart pour les deux suivantes, et la reprise du début par « Cornetti ».
Cette version réduite est-elle due uniquement aux contraintes de l’impression ? Selon le musicologue, la partition imprimée, qui fait suite au poème, témoigne de « trous » et de manques divers. Ils font d’ailleurs subodorer que la partition d’origine était bien plus fournie.

Toutefois, dans l’attente de la découverte de la version publicisée en 1785 par Artaria – dont l’existence était la seule connue jusqu’à présent –, il est possible de compléter cette cantate pour une exécution, ce que fera sans aucun doute Timo Jouko Herrmann…


Un extrait de la partition 
(Photographie :
 Národní Muzeum - Ceské Muzeum Hudby, Praha.)



« Per la Recuperata Salute di Ofelia » : un peu d’histoire…

Le 1er juin 1785, la cantatrice Ann Selina (Nancy) Storace perd sa voix en scène, lors de la création de Gli Sposi malcontenti, opéra de son frère Stephen. Cela retarda les répétitions et la mise au théâtre de La Grotta di Trofonio de Salieri, qui n’eut lieu que le 12 octobre 1785. Storace n’avait repris son service au Burghtheater, l’opéra de la Cour, que le 26 septembre.

Le titre du poème de Da Ponte fait allusion à son personnage dans La Grotta di Trofonio, Ofelia, l’une des deux sœurs jumelles qui voit son caractère changer en pénétrant dans la fameuse grotte du mage.

On ne connaissait la cantate que par les annonces de la mise en vente par Artaria de sa partition : une première annonce est insérée dans le Wiener Blättchen du 26 septembre 1785, une autre dans le Wiener Realzeitung, le 18 octobre : « Pour célébrer l’heureux rétablissement de la virtuosa favorite Mme. Storace, le poète de la cour impériale et royale Herr Abbate Da Ponte a écrit une cantate de réjouissance « Per la recuperata salute di Ofelia ». Cette dernière a été mise en musique pour être chantée avec accompagnement de pianoforte, par les trois célèbres Kapellmeister Salieri, Mozart et Cornetti, et est en vente aux éditions Artaria, Michaelsplatz, pour le prix de 17 kr. »

« Cornetti » n’est pas formellement identifié. Le biographe de Nancy Storace, G. Brace, a avancé qu’il pouvait s’agir de Stephen Storace, mais cela semble incertain. Ce dernier aurait certainement apposé son nom. On a avancé le nom du ténor Alessandro Cornet(ti) ( ? - v. 1795), un chanteur et pédagogue.
Mozart n’a pas fait d’entrées pour cette cantate dans le catalogue thématique de ses œuvres, Salieri ne la mentionne pas non plus. On ne connaît à ce jour aucune copie de l’impression d’Artaria.
Quant à Da Ponte, il n’a pas mentionné ce poème dans ses Mémoires. Est-ce étonnant ? La Grotta di Trofonio était de la plume de son grand rival, l’abbé Giambattista Casti…

Source. 

On peut en voir un extrait (fin de la contribution de Salieri et début de celle de Mozart) ICI.

mardi 12 janvier 2016

Concert chez la Reine - Les Ombres/M. Ruvio (CD, 2010)






François Couperin : Concert instrumental sous le signe d’Apothéose composé à la mémoire immortelle de l’incomparable Monsieur de Lully (1725)
François Colin de Blamont : Circé (cantate sur un texte de Jean-Baptiste Rousseau, 1712)
François Colin de Blamont : Les Festes Grecques et Romaines (1723)

Les Ombres :
Margaux Blanchard, viole de gambe et direction artistique
Sylvain Sartre, flûte traversière et direction artistique
Mélodie Ruvio, mezzo-soprano
Manuel Weber, comédien
Katharina Heutjer, violon
Jérôme Van Waerbeke, violon
Sarah van Cornewal, flûte traversière
Mélanie Flahaut, basson
Vincent Flückiger, théorbe
Nadja Lesaulnier, clavecin

CD Ambronay – Collection Jeunes Ensembles, 2010.


Jeune ensemble en résidence à Ambronay, Les Ombres menées par Sylvain Sastre et Margaux Blanchard, ont choisi pour leur premier disque de graver un répertoire qui nous fait pénétrer dans le salon de musique de Marie Leszczynska, épouse de Louis XV. Les deux Surintendants de la Musique, tour à tour François Colin de Blamont (1690-1760) et André Cardinal Destouches (1672-1749) choisirent le répertoire, le firent exécuter et formèrent les interprètes de ces Concerts de la Reine, qui se tinrent de 1725 à 1768 soit dans le Salon de la Paix, soit (plus exceptionnellement) dans le Salon de Mars. C’est donc à un versant plus intime de la vie musicale versaillaise que nous sommes conviés, choix pertinent tant il reste à découvrir chez les continuateurs de Lully et les contemporains de Rameau…

Le programme s’articulait progressivement autour du grand hommage à l’ombre tutélaire de la musique française (le grand Lully qui se doit ici accorder avec le goût italien (incarné par Corelli). François Couperin plaide ici pour une fusion des style et pour son génie propre), puis de la fameuse cantate Circé et d’extraits d’un ballet de Colin de Blamont. Les pièces instrumentales sont ponctuées par les textes déclamés (didascalies de l’Apothéose en prononciation restituée qui contraste plaisamment avec le « naturel » affiché de la musique) et de l’ode de Jean-Baptiste Rousseau par Manuel Weber, impeccable tant dans la restitution à l’ancienne que pour une introduction au texte de Rousseau qui retrouve ici la suprématie que lui décernèrent ses laudateurs.

Si les parties instrumentales séduisent par la légèreté élégante et suave de l’ensemble, qui alterne vivacité de bon aloi, pondération ironique et chatoiement dansant, le disque trouve son apothéose avec la cantate Circé, présentée ici dans une version remaniée par Colin de Blamont (sans doute en 1736). Cette œuvre de jeunesse (originellement dédiée à Michel Delalande qui devint son maître), fut composée sur un texte de Jean-Baptiste Rousseau et sans doute jouée à Sceaux à cette période. La Cantate VII de Rousseau (publiée en 1712), était suffisamment bien troussée pour avoir été préalablement mise en musique par Jean-Baptiste Morin (en 1706)… On comprend la prédilection des musiciens, tant ce texte fondateur du genre se prête à des effets marquants, des contrastes animés et des abimes brossés avec une économie de moyens qui n’en sont pas moins follement expressifs.

S’inspirant de Pindare, Rousseau fut en effet l’un des propagateurs de cette forme d’« opéra de chambre », fille de la cantate italienne et des formes poétiques ramassées. Il en écrivit quelques 35, dont 15 furent autorisées à la publication par son perfectionnisme tatillon. Sa Circé est l’une des matrices du genre, encensé en son temps par La Harpe : « La Cantate de Circé est un morceau à part ; elle a toute la richesse et l'élévation de ses plus belles odes , avec plus de variété : c'est un des chefs-d'œuvre de la poésie française. La course du poète n'est pas longue; mais il la fournit d’un élan qui rappelle celui des chevaux de Neptune, dont Homère a dit qu’en trois pas ils atteignaient aux bornes du monde. » (Cours de littérature ancienne et moderne, Volume 8, Paris, 1825, p 418.)

La mezzo Mélodie Ruvio, révélation de l’Académie baroque européenne d’Ambronay de 2007, incarne une Circé d’une frémissante noblesse, aux syncopes poignantes (« Elle invoque à grands cris… ») et au désespoir d’autant plus pathétique qu’il se refuse aux trop faciles excès. Aux récitatifs ciselés (un « Dans le sein de la mort » qui glisse inéluctablement en glaçant l’auditeur vers son issue tragique, avant l’infernale crispation révoltée) s’opposent les trois airs contrastés comme le veut la règle du genre, un peu plus convenus dans leur écriture, mais qui mettent en valeur le timbre charnu, la diction si intelligible, le galbe de l’articulation et le port altier de l’interprète.

Les extraits d’un ballet de cour du même concluent fort agréablement un disque au répertoire passionnant, et dont le seul manque est de ne pas avoir laissé plus de place aux pièces vocales, tant ce répertoire formait la délectation de la Reine. Nul doute que la souveraine n’eut été ravie, et des fureurs déployées, et de la noblesse pudique entremêlées de la voix gironde de Mélodie la Bien-Nommée…

Ce compte-rendu a été rédigé pour ODB-opera.

lundi 11 janvier 2016

David Hennebelle - Les Concerts de la Reine (1725-1768) (Symétrie, 2015)







Habituellement englobés dans une condescendance méprisante par certains de leurs contemporains, puis par divers chercheurs qui préférèrent valoriser le Concert Spirituel parisien, les concerts de la reine Marie Leszczynska ont longtemps soufferts d’une assez mauvaise réputation. Comparés négativement aux fastes versaillais louis-quatorziens et aux spectacles des Petits Cabinets de la marquise de Pompadour, ils semblaient n’avoir qu’une importance mineure, témoignant de la dégradation de la vie de Cour. Toutefois, ainsi que le rappelle David Hennebelle, « cette institution […] a, par sa longévité – plus de quarante ans –, par le nombre des concerts – entre un et trois par semaine en moyenne –, par le faste des moyens humains et financiers et par la diversité des lieux qui l’accueillit apparaît comme l’une des plus importantes structures permanentes de concerts de l’Europe du XVIIIe siècle. » (p. 3).

Ces concerts s’apparentent manifestement à ceux des Petits appartements du siècle précédent : comme lors de ces divertissements autrefois offerts par Louis XIV, on y jouait principalement des extraits d’opéra en « version de concert » dirait-on aujourd’hui, en un temps où « la France connaît une éclosion musicale inédite » (p. 15), ne serait-ce qu’à Paris, entre concert public (le Concert Spirituel) et patronage aristocratique, comme le Concert Italien et le Concert des Mélophilètes. Sans oublier les nombreuses académies musicales de province.

La reine aime la musique et la pratique, médiocrement d’ailleurs, persifle-t-on. Amatrice de musique, elle reste traditionnelle dans ses goûts, prisant Lully et les musiciens du siècle passé, sans pour autant dédaigner les nouveautés. La souveraine accueille également agréablement des musiciens étrangers de passage, comme Farinelli avec lequel elle joue et chante en juillet 1752. Toutefois, les Concerts de la Reine n’obéissent pas à cette pratique intime et son auditoire varie ; il est formé de courtisans souvent issus du « cercle » de la souveraine, mais pas uniquement. Le roi ne dédaigne pas d’y aller, et l’effacement de Marie Leszczynska dans la vie curiale, bien qu’elle y tienne « dignement » son rang, n’induit pas forcément un allègement de l’étiquette : la reine est bien la promotrice de ces concerts.

Après avoir détaillé le rôle des ordonnateurs (premiers gentilhommes de la chambre et surintendants) et le choix des musiciens, David Hennebelle se penche avec moult détails passionnants sur l’organisation matérielle et l’agencement du dispositif dans des lieux aussi variés que problématiques, comme les Appartements de la Reine à Versailles, Marly, Compiègne et Fontainebleau.

Pour retrouver la trace du goût de la souveraine et le choix du répertoire, « acte dont la portée est clairement d’ordre symbolique et politique » (p. 63) ; pour analyser le phénomène curial que sont ces concerts, ainsi que pour reconstituer ce répertoire et l’ancrer dans la réalité des sociétés de concerts du temps, l’auteur s’est appuyé méthodiquement sur des sources variées encore inexplorées : périodiques, avec le Mercure de France qui publie de nombreux comptes-rendus entre 1725 et 1753. Archivistiques, aussi : la série de la Maison du Roi pour les Menus Plaisirs (série O1 des Archives nationales), bien que lacunaire, renferme de nombreuses informations pratiques sur l’organisation et le paiement des concerts. Par ailleurs, le duc de Luynes, mélomane éclairé et intime de la reine, et dont l’épouse était dame d’honneur, a relaté le déroulement de nombreux concerts dans ses Mémoires, étayées par d’autres mémorialistes. Enfin, certaines partitions utilisées, dispersées entre la bibliothèque municipale de Versailles et la Bibliothèque nationale, ont permis de renseigner sur les pratiques d’exécution.

Riche d’une Chronologie des concerts donnés entre 1725 et 1762, agrémenté de compte-rendus détaillés qui contribuent à sa force d’évocation, cet ouvrage se place, avec une ambition couronnée de succès et une rigueur digne d’éloges, à la croisée de l’histoire sociologique, de la musicologie et de l’archivistique. Tout en contribuant à éclairer un aspect encore inconnu de l’histoire du concert en France, il fera également la joie de lecteurs pour lesquels Versailles et ses plaisirs ont conservé tout leur pouvoir de fascination.


David Hennebelle - Les Concerts de la Reine (1725-1768)
Editions Symétrie (collection Symétrie Recherche, série Histoire du concert), 2015.
352 pages


Table des matières :
Introduction. Pour une réhabilitation
Chapitre 1. L’institution des Concerts de la Reine
Chapitre 2. Concert de la cour ou concert à la cour ?
Chapitre 3. Les musiciens du Concert de la Reine
Chapitre 4. Un concert nomade
Chapitre 5. Un Grand Siècle au temps des Lumières
Chapitre 6. Le temps de l’effacement
Chronologie des Concerts de la Reine (1725-1762)
Annexe. Index des notices de concert
Sources et bibliographie
Deux index : œuvres et personnes.

On peut en lire quelques extraits sur le site de Symétrie

Pour rappel, le CD des Ombres avec Mélodie Ruvio, qui interprètent un répertoire souvent joué aux Concerts de la Reine (Colin de Blamont, Couperin), a été chroniqué ici.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

samedi 9 janvier 2016

Au cœur du temps (The Time Tunnel) (Série TV 1966-1967)



« Deux savants américains se sont égarés au cœur du temps, dans un labyrinthe des époques passées et futures au cours d’un essai ultrasecret d’un prodigieux dispositif : le Chronogyre. Tony Newman et Doug Philips sont lancés dans une aventure fantastique quelque part dans le domaine mystérieux du temps .» (Voix off en début d’épisode)




Désert de l’Arizona, 1966. Un sénateur américain rend visite à une base top-secrète, afin évaluer l’intérêt financier d’un projet scientifique, le Projet TicToc. Bien nommé, il s’agit en fait de la construction d’une machine à remonter le temps, le Chronogyre, dont la finalité réelle ne sera d’ailleurs jamais évoquée. Ce « tunnel temporel » n’a jamais été testé, mais il a déjà coûté des millions de dollars au contribuable… Le sénateur donne donc 24 heures à l’équipe pour lui présenter des résultats concrets, sinon il fera supprimer le financement du projet par le Congrès.


 
L’un des concepteurs de TicToc, l’impétueux ingénieur Anthony « Tony » Newman (James Darren), décide de s’utiliser comme cobaye, sans aucun accord de sa hiérarchie. Il est transporté à bord du Titanic, juste avant le naufrage. Pour lui porter secours, son collègue, le Dr. Douglas Phillips (Robert Colbert), le rejoint, vêtu à la mode début XXe siècle. Mais le Chronogyre ne parvient pas à les récupérer et les fait « sauter » d’une époque à l’autre, sous les yeux impuissant de l’équipe scientifique restée en Arizona, les Dr Raymond Swain (John Zaremba) et Ann MacGregor (Lee Merriwether), ainsi que le général qui commande le Projet TicToc, Heywood Kirk (Whit Bissel). Ces derniers, qui parviennent à voir et à entendre les deux voyageurs temporels via la machine, réussissent parfois à leur porter assistance en leur envoyant des objets ou en faisant appel à des spécialistes (historiens, archéologues) extérieurs.



Bande annonce (VOST)


Ce concept vous semble familier ? C’est que The Time Tunnel est sans doute la série matricielle de Quantum Leap (Code Quantum, en VF) et Stargate SG-1, bien qu’elle n’exploite pas réellement à son terme toutes les interrogations que posent les voyages temporels et leurs paradoxes. On reste quand même bien loin de la Patrouille du Temps (Time Patrol) de Poul Anderson (1955) et sa complexité narrative !

Diffusée pour la première fois sur la chaine ABC, le 9 septembre 1966, soit le lendemain de la première diffusion de Star Trek, The Time Tunnel n’a pas eu la longévité de cette dernière série, ni sa postérité. Il faut dire qu’elle a parfois (très) mal vieilli et que le schéma répétitif des épisodes est un défaut récurrent. The Time Tunnel fut d’ailleurs de courte durée, avec son unique saison de 30 épisodes : comme le Dr Sam Beckett de Quantum Leap, les deux voyageurs temporels ne rentrèrent jamais chez eux, et le dernier épisode forma d’ailleurs une « boucle » qui ouvrait de nombreuses interrogations…

Un roman de science-fiction de Murray Leinster, Time Tunnel, a inspiré le concept de la série. L’auteur écrivit d’ailleurs deux romans dérivés de la série, cette fois-ci, une adaptation du pilote et Timeslip! en 1967. Toutefois, le producteur Irvin Allen, également aux commandes des séries Voyage to the Bottom of the Sea (1964) et Lost in Space (1964), et des films catastrophes L’aventure du Poseidon (1972) et La Tour infernale (1974), aurait eu une idée assez délirante : il aurait voulu qu’Hitler soit le promoteur du tunnel temporel, comme le titre originel le prouvait, Time Travel with Hitler !! Ou du moins, l’affirme-t-on….



Nous suivons donc les aventures temporelles de Tony et Doug, lesquels sont littéralement catapultés dans des situations improbables, dans leur passé ou leur futur. Au fur et à mesure des épisodes, ils seront confrontés à Ulysse, Pâris et Hélène pendant le siège de Troie, à Josué et Rahab durant le siège de Jéricho, à Robin des Bois et sa bande, à Marco Polo, au lieutenant Bonaparte en pleine Révolution française), au capitaine Dreyfus sur l’Ile du Diable, au Général Custer face à Sitting Bull, à Fernando Cortez à son débarquement en Amérique, et même… au fantôme de Néron, avec un savoureux retournement final. Et ils assisteront également au passage de la comète de Halley en 1910, seront à Pearl Harbour à la veille de l’attaque japonaise, sur l’île lors de l’éruption du Krakatoa, en marge de la bataille de Gettysburg, aux derniers jours du Fort Alamo, au débarquement du 6 juin, à la première tentative d’assassinat d’Abraham Lincoln, etc…. Et même à l’avortée conquête de la terre par des extraterrestres en 1978 !! En 1956, ils assisteront même aux essais russes d’un prototype du Chronogyre... épisode assez passionnant et typique de l’époque de la guerre froide qui vit naître la série.



Cette variété apparente de situations, bien éloignée de l’américano centrisme qu’on pouvait craindre, ne doit pas en masquer les limites réelles. Elles sont tout d’abord matérielles : à part la base militaire secrète et la salle du Chronogyre qui firent l’objet d’une conception soignée, la découverte de la base étant l’un des points forts du pilote, il faut avouer que les décors ne sont pas à la hauteur du propos. Il faut désormais utiliser à plein son imagination pour voir à la place de plantes en pot enterrées dans le sable, des jungles ou les forêts emplies de danger ; dans les quatre bâtisses filmées sous trois angles différents, les rues du Paris révolutionnaire, le Baltimore de 1865 ou le Cherbourg de 1944 ; et dans la seule tente antique, le campement des Achéens ou des Hébreux. Sans parler des grottes en carton-pâte et des murailles en bois peint. Sans compter le recyclage des studios : la même salle de torture sert pour le château du roi Jean et pour les dessous de Jéricho ! Pour pallier à ce manque d’envergure décoratif, le spectateur a donc droit à des inserts à grand spectacles, tirés de films hollywoodiens, comme La Bataille des Thermopyles et autres péplums, films historiques ou westerns. C’est d’un effet plus risible qu’autre chose, et la limite du dispositif n’en est que plus apparente… Quant aux costumes, ils puisent dans les amples réserves de la Twentieth Century Fox, avec des bonheurs variés.


Plus embêtant, la série ne se penche jamais vraiment sur la philosophie du voyage dans le temps. Peut-on changer l’histoire ? L’influence et les actions des voyageurs du temps sont-elles prévues de longue date ? (Doug et Tony semblent être prédestinés à être les deux espions de Josué qui contribuent à la chute de Jéricho, ou soutiennent l’idée du cheval de Troie). Ces interrogations ne font jamais l’objet de développements. S’ils essayent de changer l’histoire ou de prévenir les gens du passé de leur sort futur, les efforts des hommes du futur sont toujours couronnés d’échec…. Cependant, on aurait bien aimé savoir quelle sera (fût ?) le sort du bracelet-montre de 1966 donné à l’une des (futures) rescapées du Titanic… En fait, les deux scientifiques ne semblent pas avoir d’idées très nettes sur ces questions et ils ne suivent pas de prime directive (comme dans Star Trek) leur interdisant toute interférence dommageable. Serait-ce finalement une de leurs interventions intempestives qui leur interdit de retourner chez eux ? Sont-ils désormais dans un univers parallèle qu’ils ont contribué à créer ? On ne le saura pas.


Etrangement, Tony et Doug ne semblent jamais avoir de problèmes de communication. Hébreux ou grec ancien, français, extraterrestre, espagnol, italien ou allemand, maya ou malais, quelles que soient les lieux ou les époques, ils se font comprendre sans problème des autochtones qui ne semblent jamais surpris, à quelques exceptions près, de la tenue bizarre des étrangers. Pourtant l’un arbore un pull à col roulé vert amande, et l’autre une tenue très smart en tweed des années 1910 ! Vêtements qui retrouvent toujours magiquement leurs propriétaires, juste avant un nouveau saut temporel, si ces derniers se sont changés au cours de l’épisode…

Les épisodes, reliés les uns aux autres par le saut temporel suivant qui forme preview de l’épisode à venir (un procédé que reprendra Quantum Leap), sont des aventures indépendantes les unes des autres. Mais leur structure est souvent similaire : Doug et Tony se retrouvent en territoire ennemi, sont pris pour des espions / des ennemis, n’arrivent pas à prouver leur bonne foi, sont séparés, doivent revenir sauver leur compagnon de voyage en péril / prisonnier, afin de se faire récupérer conjointement par le Chronogyre… Bien que les variations soient nombreuses, le déroulement sous-jacent des épisodes est souvent construit sur ce même modèle. Manque d’imagination des scénaristes ? Impossibilité de changer le passé, le temps élastique revenant toujours à ce-qui-doit-être ? Mine de rien, on assiste quand même à une conception rigide des évènements… Certains épisodes sont d’ailleurs à cheval entre passé et futur, comme Le chemin de la lune (ép. 2) ou sans doute le meilleur de tous, Pearl Harbour (ép. 4) où Doug se retrouve face à lui-même adolescent, son père militaire ayant disparu lors de l’attaque de la base américaine…
 


Attachante malgré (ou à cause) de ses défauts, souvent palpitante, Time Tunnel reste un divertissement sympathique et parfois passionnant, délicieusement et (souvent) ridiculement vintage.




Générique français de la série



Episodes

1 - Rendez-vous avec hier (Rendezvous with Yesterday)
2 - Le chemin de la Lune (One Way to the Moon)
3 - La fin du monde (End of the World)
4 - Pearl Harbour (The Day the Sky Fell In)
5 - La dernière patrouille (The Last Patrol)
6 - Le volcan tragique (Crack of Doom)
7 - La revanche des dieux (Revenge of the Gods)
8 - Massacre (Massacre)
9 - L'île du diable (Devil's Island)
10 - Le règne de la terreur (Reign of Terror)
11 - L'arme secrète (Secret Weapon)
12 - Un piège mortel (The Death Trap)
13 - Alamo (The Alamo)
14 - La nuit des longs couteaux (Night of the Long Knives)
15 - La veille du 6 juin (Invasion)
16 - La revanche de Robin des Bois (The Revenge of Robin Hood)
17 - Le duel (Kill Two by Two)
18 - Ceux qui viennent des étoiles (Visitors from Beyond the Stars)
19 - Le fantôme de Néron (The Ghost of Nero)
20 - Les trompettes de Jericho (The Walls of Jericho)
21 - L'idole de la mort (Idol of Death)
22 - Billy le Kid (Billy the Kid)
23 - L'île de l'homme mort (Pirates of Deadman's Island)
24 - Course à travers le temps (Chase Through Time)
25 - Le retour de Machiavel (The Dead Merchant)
26 - L'attaque des barbares (Attack of the Barbarians)
27 - Merlin l'enchanteur (Merlin the Magician)
28 - Les kidnappeurs (The Kidnappers)
29 - Les aventuriers de l'espace (Raiders from Outer Space)
30 - La cité de la peur (Town of Terror)


Site anglophone très complet sur la série, ses dérivés (romans, comics et merchandising) et liste détaillée des épisodes : thetimetunnel.com

Série fantastique américaine (1966-1967)
30 épisodes de 52 mn.

Coffret de 8 DVD The Corporation (2013)
VF et VOSTF.
Bonus : Episode pilote version longue, documentaire, bande annonce originale, Spot TV, et interviews avec les acteurs.

Illustrations : captures d’écran du DVD.