dimanche 29 novembre 2015

Mozart - L'Enlèvement au Sérail (Rousset, 2013)

Maria Grazia Schiavo - Konstanze
Wesley Rogers - Belmonte
Franz Hawlata -Osmin
Elizabeth Bailey - Blondchen
Jeff Martin - Pedrillo
Markus Merz – Bassa Selim

Alfredo Arias – mise-en-scène
Roberto Platé – décors
Adeline André – costumes
Jacques Rouveyrollis – lumières

Chœurs et Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie
(Marcel Seminara, chef des chœurs)
Christophe Rousset – direction musicale

Théâtre Royal de Liège, Opéra Royal de Wallonie – 2 novembre 2013

Cet Enlèvement au Sérail se distingue par son refus obstiné de l’anecdotique, du surfait et du folklore appuyé. S’il déçoit dans sa dimension scénographique, il enchante pour une partition dont on a extrait le suc en bouquet parfumé, grâce à une équipe homogène de chanteurs et un orchestre chauffé à blanc.

En effet, il ne faut jamais jurer de rien… Mozart, Arias, Rousset, voilà qui suscitait des images immédiates ! Si l’on profère « opéra de Mozart », cela évoque sans doute en premier lieu la « Trilogie Da Ponte » ou encore « La Flûte enchantée », et non ce Singspiel parfois mal aimé. Quand on pense à « Alfredo Arias », surgissent probablement les masques merveilleux et l’incroyable délicatesse de la direction d’acteur de Peines de cœur d’une chatte anglaise ou encore le petit volcan à pédale des Incas et l’irruption destroy de punks dans l’entrée Les Sauvages d’Indes galantes de fameuse mémoire. Quand on avance le nom de « Christophe Rousset », certains verront plus volontiers ses jalons marquants dans l’interprétation du clavecin ou ses redécouvertes fulgurantes de partitions endormies au fonds de bibliothèques (Lully, Traetta, Salieri, Sacchini, Leo, Cimarosa et tant d’autres encore) que ses incursions (trop rares) dans l’œuvre mozartienne…

Parlons tout d'abord de ce qui attriste. On admire profondément Alfredo Arias, la grâce de sa direction d'acteurs, sa profondeur poétique et son inventivité ludique... Si la première trouva d'amples occasions de se manifester au cours de la soirée, on ne peut pourtant qu'être un tantinet déçu par les limites de sa vision dramatique de ce Singspiel qui tenait tant à cœur à son compositeur. Précédant d'un an La Caravane du Caire (vue à Versailles et chroniquée ici) de Grétry, enfant du pays, cette œuvre fut à la fois le grand triomphe de l'opéra national voulu par Joseph II et un avatar particulièrement séduisant des turqueries à la mode en cette seconde moitié du XVIIIe siècle. Las, le metteur en scène a totalement fait fi de cette dimension orientale et porteuse de fantasmes, afin de quitter le « castelet de marionnettes que constitue l’ouvrage de prime abord, pour [se] rapprocher de l’âme des personnages » (note d'intention). Cette noble ambition tombe à plat, par la faute d'un décor aux possibilités jamais réellement utilisées et des costumes souvent déplaisants, sans aucune cohérence. Heureusement, les chanteurs sont merveilleusement dirigés (à part un chœur raide comme la justice et vêtu tristement de noir, qui se contente de chanter, fort bien d’ailleurs, les louanges dansantes du Pacha, hiatus assez surprenant...) et le théâtre se passe ailleurs, là où il se trouve réellement, dans les interactions des personnages et leurs entrelacs en forme de choc culturel.

Néanmoins ce décor surréaliste et surprenant aurait pu porter la mise en scène vers un ailleurs, dont l' « onirisme » est d'ailleurs revendiqué par le metteur en scène argentin. Cette salle de palais en bascule précaire, dont le plafond mouluré et doré laisse apparaître un ciel à la Magritte, est néanmoins dénaturée par le prosaïsme de portes et fenêtres qui évoquent plus la publicité pour double vitrage Mondial Fenêtres en PVC que le palais baroque XVIIIe... Le reflet des croisées se transforme au sol en trois bassins-miroirs, les portes latérales se bornant à former balcons où apparaissent de temps en temps les personnages... On regrette le manque d’utilisation tangible de ce dispositif prometteur, qui finit par écraser un peu les protagonistes du drame dont les évolutions se compliquent, entre un plateau réduit et un proscenium délimité par un espace de bois (allusion au castelet de marionnettes ?) Un tombé de rideau translucide, dédoublement au fond du plateau, enserre parfois les chanteurs dans une étreinte faite de rêves ou de regrets, mais devient souvent un carcan à leurs élans.

De la part d’Alfredo Arias, on attendait au moins un traitement drolatique et décalé de cette turquerie au livret somme toutes rempli de topoï, magnifié par la partition de Mozart. Ou une réflexion sur les deux registres présents dans le livret : le rapport à l’autre et à son étrangeté, le conflit entre contrainte et liberté amoureuse, le double registre – comique et pathétique – du récit. Or, le metteur en scène se contente d’animer les ensembles, de typer les personnages et de les laisser aller leur train, en une sorte de concert mis en espace… C’est déjà beaucoup, mais c’est, finalement fort peu pour un artiste dont on connait la finesse d’analyse dramatique.

Le corolaire de cette proposition est de laisser entendre cette partition, avec une force non parasitée par un projet scénographique inadéquat ; elle se révèle d’une énergie bouillonnante, sous la conduite d’un Christophe Rousset, qui sait insuffler à l’orchestre maison une hardiesse précise et enflammée, tout comme des nuances dignes de la rhétorique d’un ensemble baroque. L’orchestre mozartien est bien au cœur de la soirée, portant, magnifiant les voix, protagoniste à part entière de ce théâtre d’affects et de malentendus. Le chef nous avait auparavant livré sa vision de ce Singspiel dans des représentations scénique (à Lausanne en décembre 2004 puis, avec ses Talens, à Nîmes le mois suivant, dans la mise en scène originellement aixoixe des Deschamps) et dans un concert mémorable au Théâtre des Champs-Elysées la même année. Il y revient, cette fois ci, sans son orchestre, dans une perception encore plus mûrie, fort d’une expérience qui s’est frottée à tous les contemporains du Salzbourgeois que ce dernier sut habilement convoquer pour son grand retour à Vienne. (L’ombre de Salieri plane sur les airs de Konstanze, ainsi que celle de Johann-Christian Bach.) Ce Mozart ludique et profond (remarquable récitatif accompagné dénudant ses dissonances « Welche in Geschick !... »), coloré (les miroitements expressifs ne manquent pas dans les reprises des airs), fouaillé jusqu’aux nerfs dans les ensembles (les étagements des voix des solistes et de l’orchestre n’ont jamais été aussi clairement définies que dans les ensembles comiques) est un régal, démontrant que la rhétorique et une architecture bien pensée peuvent tout. L’élégance de cette direction n’en écrase pourtant jamais le comique intrinsèque des situations : les cordes ondulent, les bois claquent, les percussions se trémoussent, et semblent s’amuser follement des entourloupes que les occidentaux font subir à cette baderne cruelle d’Osmin.

La Konstanze de Maria Grazia Schiavo est une totale réussite. Titulaire du rôle plus corsée qu’on a l’habitude d’entendre, ses aigus n’en sont pas moins bien présents, mais la chaleur du timbre et les subtilités qu’elle apportent font de son « Traurigkeit… » une suspension du temps trempée de larmes et de son « Martern aller Arten… » un défi quasi métaphysique au sort mauvais qui la menace.

Si le Belmonte de Wesley Rogers manque de la suavité qu’on attend du personnage depuis Josef Reti, il n’en compose pas moins un amoureux fougueux et vaillant, non exempt de subtilités.
L’Osmin de Franz Hawlata incarne un employé scrupuleux qui veut jouer au petit chef, tatillon, pointilleux et autoritariste. Le décalage entre ses aspirations despotiques et la faille que représente son attraction pour Blondchen font le sel du personnage, campé avec humour scénique et assurance vocale (homogénéité et couleurs), le réel danger qu’il représente n’étant jamais bien loin.

Elizabeth Bailey, parfois un peu acide, est une Blondchen accorte et bondissante, très comédie musicale par moments dans sa gestuelle, mais dont la vitalité se marie très bien au Pedrillo bien plus pragmatique et carré de Jeff Martin.

Markus Merz est un Bassa Selim troublant jusque dans ses excès pervers, menacé dans son intégrité par ses serviteurs même (Osmin tente de l’étrangler lors du finale quand il comprend qu’il va perdre Blondchen) et par sa clémence qui semble tant lui coûter… La dernière image instille également un doute qui ne se trouve pas dans la lettre du livret : Konstanze aurait-elle été plus sensible à son maître qu’elle ne s’en défend auprès de Belmonte ?

Cette belle réussite, qui fait triompher l’esprit de troupe et le théâtre mozartien, a été captée par France Télévisions le 31 octobre 2013 et est disponible en replay sur France TV Pluzz jusqu'au 2 décembre 2015.

samedi 14 novembre 2015

A la mémoire des Parisiens décédés le 13 novembre 2015….



Concerto pour piano en ré mineur, KV.466 (1785)
Deuxième mouvement : Romance


Robert Levin, pianoforte
Academy of Ancient Music
Christopher Hogwood, direction musicale