mardi 27 octobre 2015

Joyeux anniversaire, Nancy Storace (1765-1817) !



Aujourd’hui, mardi 27 octobre 2015, Nancy Storace aurait eu 250 ans !
Pour hommage, voici les références de quelques enregistrements du répertoire qu’elle a créé…




CIMAROSA – Artemisia : Air « Entro quest’anima » dans Mozart & his Contemporaries (CD EMI, 1995)

CIMAROSA – Artemisia : Trio « Ti calma... tremante, confusa » dans 100 Years of Italian Opera 1800-1810, CD Opera Rara, 1990?



HAYDN – « Miseri noi, misera patria » , H. 24a/7 (divers enregistrements)

par Arleen Auger.


MARTIN Y SOLER – Una Cosa Rara : Savall (CD Astrée, 1991)



MARTIN Y SOLER – Il Burbero di buon cor : Rousset (CD Dynamic, 2013)



MOZART – Lo Sposo Deluso (divers enregistrements)


MOZART – Le Nozze di Figaro (divers enregistrements, mais celui de Mackerras avec des versions alternatives des airs, 2008, mérite le détour.)

MOZART – « Ch’io mi scordi di te » (KV 505) (divers enregistrements, mais T. Berganza et C. Bartoli sont à écouter en priorité)

par Cecilia Bartoli

PAISIELLO – Il Re Teodoro in Venezia : Karabtchevsky (CD Mondo Musica, 1998) et Fasano (CD Andromeda, 2013)

SALIERI – « Ah sia già », air d’insertion pour La Scuola de’Gelosi (Vienne) : C. Bartoli / Fisher (Decca, disque Salieri)

par Cecilia Bartoli

SALIERI – Prima la musica, poi le parole : extraits par Harnoncourt (CD Teldec, 1987) et intégrale par Sanfilippo (CD Bongiovanni, 1986)

SALIERI – La Grotta di Trofonio : Rousset (CD Ambroisie, 2005)



STORACE – « How mistaken is the lover » (version anglaise d’un air d’insertion, « Care donne che bramate », pour Il Re Teodoro à Londres, 1787) dans Divas of Mozart's Day (CD Cedille Records)


STORACE – The Haunted Tower (on trouvera les liens vers une version réalisée par des étudiants en bas de cette notice )

lundi 26 octobre 2015

Ariane & Orphée - Hasnaa Bennani / Ens. Stravaganza (Cd, 2015)



Ariane & Orphée
French Baroque Cantatas

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) – Orphée (Cantate à voix seule et symphonie)
Michel Lambert (1610-1696) – « Ombre de mon amant » (air de Cour)
Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) – Sonate n° 1 en ré mineur pour violon, viole obligée et basse continue
Philippe Courbois (1705-1730) – Ariane (Cinquième cantate à voix seule et un violon)
Marin Marin (1656-1728) – Chaconne (Suite I en do majeur, Trios pour le Coucher du Roy)

Hasnaa Bennani – soprano

Ensemble Stravaganza
Domitille Gillon, violon et direction
Thomas Soltani, clavecin et direction

CD MUSO, 2015.



Cela fait déjà quelques saisons qu’Hasnaa Bennani ravit scènes et salle de concerts. Avec ce premier disque soliste, la soprano se glisse avec lyrisme et élégance dans des récits fabuleux qui confirment ce que ses nymphes, prêtresses et figures mythologiques croisées au gré de tragédies lyriques faisaient déjà connaître : l’interprète est pleine de charme et son chant est théâtral à souhait dans ces miniatures dramatiques que sont cantates et airs de Cour. Ce disque « carte de visite » dévoile avec finesse et empathie les affects contrastés des héros et héroïnes, du désespoir le plus morbide à la fureur impuissante, en passant par la passion contrariée et un timide espoir, peintures d’âmes enchâssées dans un écrin circonscrit par un conteur compatissant, bien que parfois ironique. Une diction exemplaire met en relief le naturel de la prosodie de la soliste et sa parfaite connaissance du style, servis par un timbre fruité qui sait se faire opalescent autant que tellurien.

Si on ne manque pas de versions de l’Orphée de Rameau, il est toujours plaisant de retrouver ce récit inspiré d’Ovide, celui, bien sûr, des Métamorphoses, mais également celui de l'Art d'Aimer en ce qui concerne sa « moralité » espiègle. Hasnaa Bennani aborde cette histoire tragique avec une ductilité avenante qui laisse place, sur sa fin, à un quant-à-soi malicieux empli de sous-entendus. La sobre retenue de la soprano dans les récitatifs dépeignant le malheur d’Orphée se fait pudeur empathique dans un absolument admirable « Ombre de mon amant ». Célébrissime air de Cour du beau-père de Lully, il décrit les tréfonds infernaux de l’amante mourante rejoignant celui qu’elle aime, en un magnifique effet d’écho : aux rives du Styx qu’Eurydice ne peut franchir dans l’autre sens répondent « la fatale rive » où la narratrice de Lambert « a vu [le] sang [de son amant] couler avec [ses] pleurs » puis aux « arbres épais d’un paisible bocage » où Ariane, abandonnée par Thésée, se réveille éperdue. Son lamento fait l’objet d’une des sept cantates de Courbois qui nous sont parvenues dans son recueil de 1710 : il ne nous reste que peu d’œuvres d’un compositeur très apprécié en son temps, et à l’audition de cette cantate, gravée autrefois par Agnès Mellon, on ne peut que le déplorer. L’évocation de ce destin émeut d’autant plus que la fureur de la princesse, bien que déchaînée, reste contenue dans les bornes du bon goût, n’omettant jamais port de tête aristocratique, grâce et souplesse. Ce discours ondoyant entre plaie à vif et théâtralité est relevé d’ornements délicats où l’on voit bronzer son âme autant que se briser.

Un peu sec dans Rameau, l’Ensemble Stravaganza est un protagoniste attentif et tournoyant qui restitue le fracas marin invoqué par Ariane autant qu’il sait ouvrir des abîmes souterrains sous les pas de ses protagonistes, déployant bien des charmes dans la séduisante sonate de Jacquet de La Guerre, et dans la chaconne conclusive, qui ouvre vers un ailleurs plus lumineux que le sort funeste de ces figures féminines…

mardi 20 octobre 2015

Rameau - Zaïs (Rousset, CD 2015)



Rameau : Zaïs (1748)
Pastorale héroïque en un prologue et quatre actes.
Livret de Louis de Cahusac.

Julian Prégardien – Zaïs
Sandrine Piau – Zélidie
Aimery Lefèvre – Oromazès
Benoît Arnould – Cindor
Amel Brahim-Djelloul – Une Sylphide, la Grande prêtresse de l’Amour
Hasnaa Bennani – Amour
Zachary Wilder – Un Sylphe

Chœur de Chambre de Namur (Thibaut Lenærts, direction)
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction musicale et clavecin

CD Aparte, 2015. 



Chaos debout !



Zaïs, troisième ouvrage issu de la collaboration entre Jean-Philippe Rameau et Louis de Cahusac, est un « ballet héroïque » qui trouve néanmoins sa matière dans le genre de la pastorale, ici fortement teintée de magie, et même de symboles maçonniques (dont certains se retrouveront également dans la Flûte enchantée). Malgré ces symboles sous-jacents, l’'intrigue est faussement naïve, en conformité avec la pastorale héroïque qui ne se distingue de la tragédie lyrique « que par le cadre du sujet, et par le caractère champêtre de certains personnages, ce qui le rend généralement moins dramatique. Il est pastoral, puisqu’il met en scène des bergers, mais il reste « héroïque » car des êtres surnaturels ou légendaires, dieux, héros ou « génies », se mêlent à l’action. » (Paul-Marie Masson, L’opéra de Rameau. Paris, 1930)



Après une ouverture qui « peint le débrouillement du Chaos et le choc des Elémens lorsqu'ils se sont séparés », Oromazès, souverain des génies, éveille ses sujets auxquels vient se joindre l’Amour. Zaïs, génie de l’air, est épris de la bergère Zélidie, laquelle le croit simple berger. Voulant s’en assurer, il la soumet à diverses épreuves qu’elle surmonte avec constance. Zaïs se révèle enfin à sa bergère dans toute sa splendeur ; elle en est atterrée. Il décide d’abandonner son immortalité pour elle car « le véritable amour se suffit à lui-même ». Oromazès parait alors et leur octroie à tous deux l’immortalité. Réjouissances.



L’ouvrage connut divers avatars au gré de ses 111 représentations. Créé à l’Académie royale de musique le 29 février 1748, il comptait dans sa distribution Jélyotte en Zaïs et Mlle Fel en Zélidie. Une reprise dès le 23 avril 1748 se fit avec un livret déjà retouché, lequel fut également modifié en 1761 (disparition du prologue) et en 1769.



Malgré les critiques émises à l’encontre du livret de Cahusac (on lui reprocha de n'être qu'« un amas de grands événements de féerie entassés les uns sur les autres, assez souvent même sans ordre »), les similitudes de son texte avec le Zélindor, roi des Sylphes (1745) de Rebel et Francoeur (les noms commençant par Z étaient fort à la mode…), des réminiscences de l’Issé de La Motte et du Curieux impertinent de Destouches, tout comme un prologue à la matière sans doute inspirée par Les Eléments de Rebel, Rameau transcende cette matière littéraire limitée avec un génie qui éclate à chaque mesure, faisant de cet ouvrage encore trop confidentiel un perpétuel feu d’artifice. Sa partition, jugée « aérienne » par ses contemporains, est remarquable tant par ce déferlement « cosmique » que la variété et la richesse de ses mouvements de danse (qui éclipsèrent rapidement le reste de l’ouvrage du vivant même de Rameau). L’œuvre envoute encore par le mélange savoureux de sa savante architecture et d’une sensualité à fleur de peau qui irrigue chaque instant. Les tourments des personnages, pour être stéréotypés, ne sont pas moins affirmés avec conviction et une séduction qui emportent l'adhésion.



Si l’ouvrage n’était pas complètement inconnu – Gustav Leonhardt en ayant gravé une version chez Stil en 1977 (dont les « coupures […] pratiquées [étaient] conformes aux versions de 1761 et de 1769 utilisées lors des reprises à l’Opéra de Paris » (G. Leonhardt, notes de programme) –, Christophe Rousset en livre désormais une version de référence qui découvre pleinement ses beautés entêtantes et toute sa subtilité.



Le chef se fait démiurge (salutairement interventionniste) dans un Chaos introductif qui coupe littéralement le souffle par l’intensité inquiétante de son magma originel, dans un clair-obscur frémissant sous la distillation progressive de la clarté (quand la grisaille se colore peu à peu du spectre lumineux) et la peinture des fulgurantes fusées qui trouent puis déchirent cette pâte ondoyante. C’est sidérant. L’on en demeure aussi proprement étonné que les auditeurs de 1748 de cet avant-gardisme trop dérangeant…



Les Talens Lyriques, incandescents, usent de tous leurs sortilèges et se jouent de toutes les chausse-trapes d'une partition complexe qui n'en manque pourtant pas. On les savait rompus à tous les élans, arches, disjonctions, brisures et jaspures de l’orchestre ramiste qui fait appel tant au sens du détail (savoureuses interventions des flûtes, hautbois et bassons, qui ponctuent, éclairent ou commentent avec jubilation le discours) qu’à une souple inflexibilité qui souligne cette architecture fusant dans l’espace, véritablement aérienne dans sa verticalité tellurique. Mais on ne peut que s’émerveiller de la magistrale leçon une fois de plus donnée, dans la maîtrise absolue de cet entrelacement rendu évidence même. Tant les mouvements de danse (musettes, tambourins, gavottes, menuets etc…) que les passages plus descriptifs (fracas de l’orage ou calme agreste) allient force et élégance sensible. L’ensemble démontre une fois encore, s’il en était encore besoin, qu’il est le plus grand ambassadeur du Dijonnais.



Que dire de l’art admirable de Sandrine Piau qui n’ait déjà été écrit ? Elle dévoile et abeausit toutes les facettes d’un personnage pur et touchant. Sa Zélidie émouvrait les pierres (« Coulez mes pleurs »), mais son âme d’airain transparaît sous ses teintes délicates. Le chant vigoureusement raffiné de Julian Prégardien lui fait très heureusement écho ; son élégance et son lyrisme ardent ennoblissent ce que le personnage peut avoir de trop ambigu, et un remarquable « Règne Amour, lance tes traits » couronne ce séduisant portrait. En confident fidèle (et amant fallacieux), Benoît Arnould fait honneur à un Cindor bouillonnant et cynique. Le reste de la distribution est au diapason : Amel Brahim-Djelloul prête les charmes de sa fraîcheur et d’une diction impeccable à une engageante grande prêtresse de l’Amour et à une Sylphe primesautière. La charmante Hasnaa Bennani est un étincelant Amour, dont la voix melliflue cajole et suggère les plaisirs à venir. Si l’Oromazès d’Aimery Lefèvre manque d’un rien d’autorité dans le Prologue, son apparition finale se drape d’une puissance conforme au souverain des génies. Enfin, Zachary Wilder se confronte crânement aux difficultés de son ariette. Quant au Chœur de Chambre de Namur, malgré ses relativement rares interventions, il fait feu de tout bois, et témoigne une fois encore de son excellence reconnue.



Un disque admirable, qui fait se retourner avec nostalgie sur l’Année Rameau, et qui fait espérer d’autres redécouvertes de la même eau…
 
Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.


Gluck - Orfeo ed Euridice (Equilbey, CD 2015)



Gluck – Orfeo ed Euridice
Franco Faggioli – Orfeo
Malin Hartelius – Euridice
Emmanuelle De Negri – Amore

Accentus
Insula Orchestra
Laurence Equilbey – direction

CD Archiv, 2015.




Après un exceptionnel Requiem de Mozart, Laurence Equilbey n’a pas éludé la difficulté pour son premier opéra avec son ensemble sur instruments anciens, en abordant « l’Orphée de Gluck » ; sous ses différents avatars, c’est sans doute l’opéra le plus revisité et apprécié de ce dernier, et l’un de ses rares ouvrages a n’avoir presque jamais quitté le répertoire… Ce défi est relevé haut la main, avec ce coffret qui fait suite à une série de concerts, car elle parvient à renouveler la lecture d’un chef-d’œuvre qu’on pensait pourtant connaître, par sa fougue mêlée de douceur ainsi que par la délectation de sa palette qui insufflent la vie dans une soi-disant pièce de musée.

Ce coffret nous offre, dans une combinaison hardie, des extraits de la version de Vienne (1762) et de celle de Paris (1774) (« Orpheo ») – dont les rajouts français ont été traduits en italien – ainsi que l’intégralité de la version de 1762. Rappelons que Gluck a d’abord écrit cette première version en italien, Orfeo ed Euridice, pour le castrat contralto Guadagni (Vienne, 5 octobre 1762) qui reprit le rôle à Londres huit ans plus tard. En 1769 à Parme, il révisa sa partition pour le castrat soprano Giuseppe Millico. Cinq ans après, à Paris, il adapta son opéra en français pour le ténor Legros. Enfin, à la demande de Pauline Viardot, Berlioz donna sa propre version du chef d’œuvre en 1859.

Poussé dans ses retranchements expressifs par son protagoniste orchestral, Franco Faggioli éblouit d’autant plus par sa virtuosité qu’il n’en oublie pas de construire un personnage, comme il lui arrive de le faire en récital. Il dévoile ici des abîmes émotionnels en mettant sa voix à nu (dans un étonnant « Che farò », versant idéal d’un « Addio, o miei sospiri » qu’il eût été criminel de ne pas inclure), dévoilant une complexité infiniment séduisante par ce « lâcher-prise ». Il pose les mots si connus sur un souffle sans fin détrempé dans l’âme qu’y voyaient les Anciens, en un périple qui nous fait voguer autant à travers le Styx que dans les ressacs troublés de son désespoir. Cet Orfeo introspectif trouve en Malin Hartelius une Euridice idéalement tendre et implorante, dont la détresse se montre si irrésistible qu’on en pénètre enfin son élan fatal, au-delà de l’invariant mythologique. L’Amore d’Emmanuelle De Negri tranche sur ces demi-teintes angoissées par l’entropie et délivre une divinité guillerette, dont la malice éclaire ces clairs-obscurs.

Insula Orchestra, emporté par le violon impérieux et frémissant de Stéphanie Paulet, fouaille les affects et déchire les âmes sans merci. Mais l’ensemble sait également brosser par des touches évocatrices tant la paix irréelle de ce paysage arcadien d’outre-tombe que les grandes scènes d’ombre, eaux fortes inquiétantes qui saisissent par une si grande puissance qu’on les croirait saisie directement sur le motif. Accentus berce et menace, déplore et exulte, et établit une fois encore que la beauté absolue ne peut être que rehaussée d’un supplément d’âme.

Indispensable.