dimanche 16 août 2015

Académie internationale de musique française Michel Plasson (été 2015)




Dans les jardins d’Armide de Régismont…


  


 « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits »

Entre Narbonne et Béziers, comme une île, ou presque, lové dans le bras du canal du Midi au sud et dominé, au nord, par la belle colline de l’oppidum d’Ensérunes, le domaine de Régismont le Haut a des airs de Toscane. C’est là que Michel Plasson, chef de l’enracinement et des antipodes, a ouvert l’été dernier sa Villa Médicis, maison de famille (son fils Emmanuel Plasson, chef d’orchestre de talent établi dans le Vermont et sa belle –fille y sont fort actifs), maison d’amis et confrérie d’excellence de la musique française, de Rameau à Ravel (dont il vient de créer en Chine la [i]Shéhérazade[/i] avec Sophie Koch, le 4 juillet, juste avant l’ouverture de l’Académie 2015). La liste des professeurs invités en dit bien clairement l’ambition : Françoise Pollet et Natalie Dessay l’an dernier, Sophie Koch et Michel Trempont cet été et José Van Dam les deux ans, des Maîtres portés par l’enthousiasme de transmettre. Avec un mot clé : le don de soi.






A l’instar des jardins d’Armide, c’est un lieu d’imbrication complexe et densifiée de la nature et la culture, un lieu de délices, de soleil et de métamorphoses. C’est un lieu où, comme le dit Michel Plasson, on ressent de bonnes ondes sachant que « la vibration c’est déjà de la musique ». C’est là qu’on peut entendre Sophie Koch chanter l’air du Faust de Berlioz (Nature immense) avec un ténor géorgien et José Van Dam, quelques phrases de Manon (Suis-je gentille ainsi ?) avec une soprano albanaise. C’est là que les étudiants qui ont tous toujours trop tendance à faire du son, à être plus dans la démonstration que dans l’interprétation, approfondissent la technique du souffle sur la diaphragme, travaillent l’émission haute de place, entre l’arête du nez et la naissance des cheveux, apprennent à faire confiance aux mots et à se laisser guider par eux, à être en phase avec leurs personnages. C’est formidable et émouvant de voir les progrès fulgurants accomplis en si peu de jours grâce à l’écoute mutuelle des élèves et des maîtres, à la générosité lumineuses des aînés, aux efforts constants des plus jeunes à qui ce privilège est offert par l’Académie. Offert au sens exact puisque tout leur est gratuit, sauf le transport, de même que Michel Plasson invite plus de 700 personnes chez lui pour le concert de clôture ! 





Il faut saluer aussi l’apport des trois pianistes : Sophie Raynaud, chef de chant à l’Opéra de Munich, Kira Parfeevets, la polyglotte, qui a beaucoup travaillé à Orange comme à Monte-Carlo, Philippe Riga qui accompagne les cours de José Van Dam à la Chapelle Reine Elisabeth, pianiste aussi bien que claveciniste. Trois belles personnes qui font aussi spontanément, à l’occasion, la cuisine pour tous (délicieuse salade russe de Kira) ou la plonge. De même qu’en fin de journée Jeanne, la fille de Sophie Koch, du haut de ses 10 ans, conduit les étudiants exténués au volant de la petite voiture de golf et dresse le couvert pour 25 personnes et que sa mère, plus rayonnante que jamais, entre Pékin et Salzbourg, débarrasse les assiettes. Tandis que, sur le coup de 23 heures, Michel Trempont entonne les couplets du général Boum avec des Sols incroyables pour un baryton de 88 ans ! En toute simplicité. On se sent d’emblée à la maison.






Les treize étudiants de cette édition 2015 viennent des horizons les plus divers : deux Albanaises, deux Américains, un Espagnol, un Portugais, un Chinois, un Géorgien et cinq Français. Ils sont tous dotés d’un authentique potentiel vocal, d’une technique solide et font tous montre d’une bonne diction française. Leah Crowne, qui chante déjà Turandot sur scène  (!) et David Sumbadze, le ténor géorgien à la voix de stentor, sont à l’évidence de vraies grandes voix, qu’on aimerait entendre dans des Sigurd, des Roi d’Ys, des Samson et Dalila. Ou dans d’autres grands répertoires. On peut en dire autant, à un degré moindre, du ténor américain Alok Kumar. A l’inverse, Yu Shao, le ténor de Shangaï va faire merveille dans le répertoire léger. Cet étudiant de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, finaliste des concours Reine Elisabeth et de Toulouse l’an dernier, est déjà un Nadir de haut niveau, voix suave, style pur et raffiné, diction ciselée. Blerta Zhegu possède de beaux aigus rayonnants, beaucoup de ferveur et d’intelligence. Elle est épatante dans les Mamelles de Tirésias. (« J’aime Mamelles » disait Seiji (Ozawa) se souvient Michel Plasson…) qu’elle aurait dû chanter au concert final. Julien Véronése est déjà un artiste d’un beau relief, à la carrière bien lancée, une personnalité très drôle et fort attachante, dans le sillage de son professeur, Gabriel Bacquier, mais la maladie l’a empêché de briller au concert de clôture. Elisabeth Gimmling, qui se pose encore des questions sur sa véritable tessiture, est déjà un Siebel sensible et frémissant digne de toutes les scènes. De même que Tiago Matos peut chanter Morales et Lescaut sur les plus grands théâtres. Reksi Sata aborde Bizet avec probité et raffinement. Olivier Déjean, le régional de l’étape, un élève d'Andrea Guiot, est une basse chantante au style élégant et pur qui a chanté l’air de la Reine de Saba, opéra exhumé par Michel Plasson il y a 35 ans. Il fait partie de l’Académie de l’Opéra-Comique où on a pu l’applaudir dans Ciboulette. Albane Carrère a un sens du jeu, un charme et un physique mirobolants. Joan Martin-Royo fait déjà preuve de beaucoup de métier, de pertinence et de finesse. Chloé Chaume est une artiste racée promise au plus bel avenir tant elle brille par sa voix argentée, claire et prenante, son sens des mots, sa sincérité et sa ferveur.







Que tant de promesses se concrétisent en de belles et longues carrières, dans la tradition vivante du chant français puisée ici, à Régismont, aux meilleures sources.

Jérôme Pesqué

Un grand merci à la famille Plasson et à Didier Laclau-Barrère, cheville-ouvrière de l’harmonie d’ensemble, pour tous ces bonheurs partagés.
Ce texte a été écrit pour ODB-opera.






Photographies  (c) Tahiry, 2015.
Le site de l'Académie internationale de musique française : academiedemusiquefrancaise.fr