jeudi 2 juillet 2015

Lully - Armide (Opéra national de Lorraine, juin 2015)



Jean-Baptiste Lully – Armide (1686)
Tragédie en musique en un prologue et cinq actes.
Livret de Philippe Quinault.

La Gloire, Phénice, Mélisse – Judith Van Wanroij
La Sagesse, Sidonie, une Bergère héroïque, Lucinde – Marie-Claude Chappuis
Armide – Marie-Adeline Henry
Hidraot – Andrew Schroeder
Aronte, La Haine – Marc Mauillon
Renaud – Julian Prégardien
Artémidore – Patrick Kabongo
Le Chevalier Danois, un amant fortuné – Fernado Guimarães
Ubalde – Julien Véronèse
Une Nymphe des eaux – Hasnaa Bennani
Mise en scène – David Hermann
Décors et vidéo – Jo Schramm
Costumes – Patrick Dutertre
Lumières – Fabrice Kebour
Chœurs de l’Opéra national de Lorraine (Merion Powell, dir.) 
Les Talens Lyriques 
Christophe Rousset – clavecin et direction musicale

Opéra national de Lorraine, 30 juin 2015. 





Le clinquant d’Hermann

 Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile.
Boileau

Des siècles durant, l’épopée du Tasse a fasciné. Sa Jérusalem délivrée, relatant la première croisade et la conquête de Jérusalem, a inspiré maintes œuvres d’art et suscité des variations tant musicales que littéraires. Sa force transgressive et son pouvoir sur l’imagination sont restés intacts jusqu’à ce que l’on néglige ce récit de fureurs, d’armes contraires et d’amours irrépressibles, en une époque où ce récit garde pourtant une brûlante actualité… L’un de ses fils conducteurs n’est-il pas la fascination éprouvée pour son ennemi et une certaine dénonciation du fanatisme de la part de son auteur, qui paya très cher cette audace en un temps où l’Eglise ne plaisantait pas avec de tels sujets ?

Armide, reine déchue de Damas et enchanteresse, première femme voilée de l’histoire de l’opéra (n’arrive-t-elle pas ainsi au camp de Godefroy, dans un épisode précédent de l’épopée ?) en montre tous les paradoxes. Déterminée à arrêter les croisés, et à travers eux, Renaud « le plus vaillant de tous », le seul qui pourra assurer la conquête de Jérusalem (puisque pouvant affronter les sortilèges de la forêt de Saron, dont les arbres serviront aux nécessaires machines de siège des croisés), Armide ne peut s’empêcher de tomber sous le charme de son ennemi, enfin à sa merci... C’est dire ce que son emportement amoureux a de conséquences géopolitiques… Quant à Renaud, pleinement sous le charme de la magicienne vaincue par l’amour, il retournera à regret au combat, ayant pris conscience de sa déchéance par le reflet qu’il voit de lui-même dans le bouclier de diamant que tendent à ses regards ses compagnons de combat, Ubalde et le Chevalier danois. Les relations des deux amants ne s’achèvent pourtant pas avec la chute du rideau. A la fin de l’épopée, Renaud ira aider Armide à regagner son trône, et cette dernière se convertira. Du moins le Tasse le suggère-t-il…






Ce matériau littéraire et symbolique si riche s’est prêté à maintes métamorphoses, variations et recompositions. L’essence du baroque, en somme. Armide, par le pouvoir de ses illusions et ses images fantasmagoriques, n’est-elle pas l’archétype du metteur en scène ? Et son palais chimérique, la représentation de l’éphémère des machineries de théâtre ? Si cet aspect fondamental est merveilleusement souligné par un dispositif judicieux qui joue avec virtuosité des codes de la scénographie du Grand Siècle, la mise en abyme des vidéos de Jo Schramm dans un quatrième acte jubilatoire, le démontre abondamment. Les figures plaisamment ahuries quoique déterminées d’Ubalde (Julien Véronèse, sentencieux à plaisir, qui brandit son sceptre d’or-ostensoir avec une autorité réfléchie dans son chant) et du chevalier danois (Fernado Guimarães, plus tourmenté dans sa plongée illusoire) finissent néanmoins par déchirer à coup d’éclairs et de distorsion la sensualité démoniaque suscitée par les servantes d’Armide. 



Cette séduisante variation sur les codes scénographiques (décors réinterprétant les perspectives magiques des décors baroques, jusque dans leurs changements à vue et leur étrangeté, avec des allusions tant aux croquis préparatoires de Bérain qu’à l’univers de la bande dessinée) ne saurait pourtant cacher l’absurdité du cadre d’une salle de répétition pour les danseurs des divertissements (tous liés au domaine d’Armide, rappelons-le). Supposé ajouter plus de « modernité » et amener le spectateur vers ces divertissements, ces incursions contemporaines (répétition de chorégraphies modernes ou visite muséale des figures d’Armide et d’Hidraot figés à l’avant-scène, juste avant le triomphe avorté de la reine, par des touristes qui rappellent fâcheusement le dispositif de Robert Carsen) ne font que brouiller le propos. Pourquoi faire glisser peu à peu les danseurs contemporains vers cet esprit baroque revisité, alors que leur reine et maîtresse chemine sur une trajectoire inversée, se dépouillant peu à peu de la richesse de son costume ? Ces derniers (réalisés par Patrick Dutertre), variations incomplètes fondées sur des croquis de Bérain, sont fort séduisants dans leur inachèvement, lequel renvoie à la recomposition permanente de l’univers d’Armide.  Si cette nuance fait mouche, hélas, la scène finale ne présente pas ce double mouvement de l’écroulement du palais et de l’ascension de l’enchanteresse, se contentant de présenter des Enfers boschiens bien prosaïques et cadrant mal avec ce choc ultime, interprété avec tant de puissance par le tableau de Coypel présent au Musée des Beaux-Arts, à l’autre bout de la place Stanislas…




Cette merveille architecturale scande d’ailleurs le Prologue, dans une balade vidéo assez platement illustrative, où l’on suit un duc Stanislas, descendu de son piédestal… Mais Louis XIV n’est pas le duc de Lorraine, et ce détournement n’apporte pas grand-chose de pertinent, hormis d’assez jolies images de fontaines jaillissantes…. Une allusion à la domestication de la nature par l’enchanteresse en son domaine ? De même, l’apparition du Saint François debout avec une tête de mort (1635) de Francisco Zurbaran, comme ordonnateur des plaisirs à l’Acte V, interroge. Serait-ce parce que, sans lui, « les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant ? » Cette convocation du Poverello d’Assise est assez superfétatoire dans ce contexte, bien qu’il soit intervenu lors de la cinquième croisade !




Bien que très habilement présentée, cette pléthore de références finit par nuire à la compréhension et parfois à la simple logique théâtrale. De ce fait, Hidraot (Andrew Schroeder) pâtit d’une interprétation qui en fait un émule de Sangar (Atys), plus « oncle gâteau » que redoutable magicien, affadissant ainsi les scènes où il figure... Il n’en est pas de même pour la Haine redoutable et venimeuse de Marc Mauillon, dont l’apparition étonnante s’accompagne d’une troupe de démons qui ont revêtu les hardes (selon le terme consacré) des cauchemars de l’Atys de Villégier, clin d’œil bien amusant. En suivantes souffre-douleurs d’une Armide en proie à son déplaisir, puis à sa rage, Judith Van Wanroij et Marie-Claude Chappuis délivrent une belle leçon de style, et la nymphe des eaux d’Hasnaa Bennani confirme tout le bien qu’on pense de cette charmante artiste. L’Artémidore de Patrick Kabongo, pour ne faire que de brèves incursions en scène, ne laisse pas indifférent.




Le Renaud de Julian Prégardien, oscillant entre héroïsme et abandon, laisse deviner le lent oubli de soi du personnage et sa lutte intérieure finale. Malgré ses éminentes qualités, il fait pourtant pâle figure devant l’Armide possédée de Marie-Adeline Henry. Sa violence extrême marque bien l’altérité irréconciliable d’un personnage en guerre contre ses sentiments. Elle emporte l’adhésion par son engagement sans faille, malgré quelques aspérités dans un chant auquel font défaut l’éloquence maniériste et les demi-teintes.
 




Que dire des Talens lyriques, que l’on ne sache déjà ? Dans l’univers de Lully, Christophe Rousset est empereur en son royaume. Cette absolue maîtrise (délicatesse des tempi, jaillissement des affects, d’autant plus puissants qu’ils sont retenus, en des couleurs inouïes) et un ensemble superlatif délivrent une ouverture captivante, des danses scintillantes, avec une passacaille véritablement enchanteresse, tout en ciselant un discours séduisant et éloquent, à la nécessité impérieuse.

Photographies (c) Opéra national de Lorraine.

2 commentaires:

  1. Bonjour Emmanuelle.
    Je viens tout juste de tomber sur votre brillant texte sur Armide (j'ai du retard dans ma bibliographie). Je vous prie de croire que si je l'avais vu plus tôt, je vous aurais évidemment citée dans mon modeste compte rendu de la représentation du 21 juin qui dormait depuis une semaine au frigo. L'irruption du monde contemporain dans cette perspective baroque ne m'a pas gêné. Bien amicalement. Pierre

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  2. Ne vous inquiétez pas pour la citation !
    La vérité me pousse à vous redire qu'en dehors de ma lecture de 'La Jérusalem délivrée', tout ce que je sais sur la question me vient des lumières de mon mari, Jérôme Pesqué....

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