mercredi 27 mai 2015

Two Lovers (Film, 2008)



Leonard Kraditor (Joaquin Phoenix) tente de se suicider en se jetant à l’eau, mais change d’avis au dernier moment. Retournant chez ses parents (Isabella Rossellini et Moni Moshonov) où il réside, il y rencontre le nouvel associé de son père (qui tient un pressing), Michael Cohen et sa famille. Sandra (Vinessa Shaw), la fille de ce dernier, lui avoue avoir désiré le rencontrer... Peu après, Leonard fait la connaissance d’une nouvelle voisine, Michelle (Gwyneth Paltrow), dont il s’éprend, mais dont il comprend qu’elle est empêtrée dans une liaison sans espoir de mariage avec un avocat marié. Leonard oscille entre les deux femmes, entre mariage de raison souhaité par ses parents et attirance folle pour sa voisine.
 

Après avoir tâté du polar (et avec quelle maestria !), James Gray s’attaque avec ce film superbe à un scénario mélodramatique dont il fait rapidement éclater les coutures. Rapidement, c’est-à-dire après les deux premières secondes du premier plan, où la pesanteur des enjambées embarrassées de Leonard marchant sur son ponton à la rencontre de la mort (croit-il) s’allie à la grâce d’une réalisation qui coupe le souffle par sa légèreté glauque.





Le récit entier est aimanté entre ces deux pôles, engourdissement d’un destin médiocre dans sa banalité et élans vers un ailleurs qui se bouche de plus en plus, dans une palette volontairement terne et ce camaïeu de bleus, verts, gris, bruns qui envahissent tout, et dont les ombres nocturnes disent bien les tourments intérieurs d’un anti-héros qui n’arrive pas à abandonner ses illusions. Leonard est ballotté par les circonstances et voit le monde à travers le prisme de ses envies du moment... tout comme il découpe l’espace de ses photographies en noir et blanc sans êtres humains. 



A partir d’un scénario qui a tout du schéma romantique classique (un héros partagé entre deux femmes, une brune et une blonde, le choix raisonnable et celui de l’aventure, un amour de convenance et une folle passion, etc...), James Gray amène son récit vers des profondeurs inhabituelles : quel est le poids des traditions familiales et des déterminismes ? Ces derniers sont-ils une barrière ou nous ont-ils si conditionnés qu’on ne saurait être réellement heureux sans eux ? De quelle sorte d’amour le désir est-il le nom ? Que sait-on de soi-même et de ceux qu’on aime ? Et du poids du remords ? Est-ce compatible avec le bonheur ? Et quel est-il ?




Leonard (Joaquin Phoenix, remarquable dans son trébuchement de Phaéton terrien et fiévreux), fils de parents aimants et inquiets de son devenir, est un grave traumatisé des relations humaines. Quitté par sa fiancée (pour cause d’incompatibilité génétique), bipolaire et autrefois interné pour cause de suicide, il est couvé comme le lait sur le feu par une famille qui souhaite foncièrement son bien-être et tente de le fabriquer à tout prix. La « fiancée » qu’on lui agite sous le nez, Sandra (Vinessa Shaw, qui gagne en densité humaine au cours du film), belle et sensible, patiente et aimante, permettrait en outre de faciliter une fusion entre les entreprises des deux pères... C’est dire si raison et sentiments sont intrinsèquement mêlés dans ces deux familles juives de Brighton Beach, qui vivent confortablement mais pas luxueusement.




Tout autre est le monde de Michelle (une Gwyneth Paltrow qui démontre enfin qu’elle peut jouer avec finesse et émotion), assistante dans un cabinet d’avocats et qui vit une liaison clandestine avec l’un d’eux. Voiture avec chauffeur, restaurants de luxe, soirées à l’opéra, loyer payé ; la jeune femme a tout ce qu’elle désire... sauf le mariage promis. Son amant, casé, ne semble pas désireux de mettre fin à une situation qui l’avantage. Michelle, en rupture avec son père (c’est d’ailleurs parce qu’elle est en conflit avec lui qu’elle trouve momentanément refuge dans l’appartement des Kraditor…), choisit de vivre dangereusement : la drogue va d’ailleurs de pair avec une instabilité apparente dont la béance témoigne d’un désarroi non moins abyssal.




Les plus belles scènes du film sont sans doute celles de la distance des amis-amants comblée par la vue, où Leonard ne touche sa dulcinée idéalisée que par le biais de son appareil photo (on pense bien sûr à Fenêtre sur Cour) ou au travers d’une vitre tout en lui parlant au téléphone, à travers le vide de la cour d’immeuble qui les sépare. Aimanté par ce sein que Michelle lui découvre, et par l’espoir d’un envol (leurs entrevues les plus marquantes ont d’ailleurs lieu sur le toit de l’immeuble). 


Vertige d’un possible. Impossibilité d’un renouveau ? Quand le destin aura poussé Leonard à faire son choix, peut-être faut-il imaginer Sisyphe heureux. Malgré tout.


Film américain en couleurs (20008)
Réalisation de James Gray
Scénario de James Gray et Richard Menello
Image de Joaquín Baca-Asay
1h 50

DVD Wild Side.
Photographies : captures d’écran du DVD.

dimanche 24 mai 2015

Mr. Turner (Film, 2014)




Loin d'être un biopic de plus, le Mr. Turner de Mike Leigh n'est pas qu'une page arrachée à un Que Sais-je revisité par la fiction, bien qu'on retrouve dans ce déroulé des 25 dernière années de la vie de Joseph Mallord William Turner (1775?-1851) certains « morceaux de bravoure » obligés et faits rebattus. Telle cette anecdote si connue datant de 1841, où le peintre se fit attacher, nouvel Ulysse, au mat d'un vaisseau pris en pleine tempête de neige, afin de mieux observer les conditions climatiques (il en résultat le superbe Tempête de neige.). Ou la folie de sa mère (décédée à l'asile de Bedlam). Ou encore, le métier de son père, barbier réputé de Covent Garden, qui fut trente ans durant l'assistant de son fils. Ne manque pas même l'évocation des relations (parfois conflictuelles) avec son futur biographe et exécuteur testamentaire, le poète et critique d'art John Ruskin (1819-1900), ce Victorien si choqué par certains croquis érotiques qu’il les aurait détruits (ce qui serait d’ailleurs en partie une légende...), scène cocasse qui donne l’occasion de rappeler l'admiration qu'avait Turner pour Claude Gellée (dit le Lorrain). Ou encore, la fameuse scène du dernier voyage du Temeraire, vaisseau rescapé de la bataille de Trafalgar, en route pour sa destruction programmée ; Turner aurait (affirme-t-il) été témoin du dernier voyage de cette relique de la grandeur britannique. Ou encore le fameux vernissage avec le combat de coq entre Turner et Constable, par retouches interposées.





Mais ce ne sont pas les anecdotes (ou les légendes) entassées qui bâtissent ce portrait du peintre. Homme farouchement discret sur sa vie privée, on ne sut qu'après son décès qu'il avait vécu maritalement des années durant à Chelsea avec une veuve rencontrée à Margate, Mrs Booth, en qualité de « Mr. Booth ». Quant à sa relation avec Mrs Sarah Danby ou Hannah Danby (on ne sait au juste laquelle des deux, tante ou nièce, fut sa maîtresse), elle ne fut révélée que par ses legs laissés aux deux filles issues de cette union. (Hannah, sa gouvernante durant quarante ans, atteinte au dernier degré d’une maladie de peau, n’a probablement pas été l’objet de ses assauts.) Quant aux collègues qu’il croise plus ou moins rapidement, il n’en fut jamais très proche, sa réputation d’excentrique solitaire s’accentuant avec l’âge. (On s’amuse par ailleurs à voir passer brièvement le grand architecte sir John Soane (1753-1837), qui fut des amis intimes de la cantatrice Ann Selina « Nancy » Storace (1765-1817)…)





Plus que des tableautins présentés en ordre chronologiques et thématiques (« le peintre dans son atelier », « le peintre présentant ses œuvres dans sa galerie privée à des acheteurs potentiels », « le peintre chez son commanditaire (Lord Egremont) », « le peintre sur le motif », « le peintre et son père », « le peintre et sa famille illégitime », « le peintre face à la critique », « le peintre exposant à la Royal Academy of Arts », « le peintre professant à la Royal Academy », « le peintre et ses collègues », «  le peintre et son grand rival, Constable », « le peintre face à la mort », etc...) c'est un regard que l'on se met peu à peu à scruter. Une volonté entièrement tendue vers son œuvre, qui ne voit littéralement pas le monde qui l’entoure autrement qu’à travers ce filtre. (Il ne s’intéresse ainsi qu’à la couleur des yeux de sa petite-fille.)




Au-delà d'une personnalité émouvante autant qu’elle est repoussante, oxymore vivant présenté comme grincheux et bonhomme, sèchement égoïste et sensible, généreux et soucieux de ses aises, grivois et affectueux, c'est le développement et l’acuité d’un regard que Mike Leigh suit pas à pas, montrant un déracinement qui s’accentue, une tristesse qui suinte, un entêtement qui se durcit. Celles d’un homme d’un autre temps (l’époque géorgienne) et d’un autre milieu (les petites gens de Covent Garden) égaré dans les commencements pudibonds et sentencieux de l’ère industrielle, et qui n’en poursuit pas moins inlassablement sa quête artistique. D'une sensibilité si sûre de sa propre nécessité et de sa vérité intérieure qu'elle ne se soucie guère de ce qui n'est pas son obsession : l'éblouissement de la lumière et la volonté de la surprendre pour la reporter sur ses toiles, la capter sur ses carnets, la malaxer et la cracher en un tourbillon incompréhensible pour ses contemporains. Lumière, ombres, couleurs admirablement saisies et déposées sur nos rétines par Dick Pope, qui sait faire écho à l’œuvre de Turner sans la plagier servilement.

Timothy Spall, bouleversant et odieux, trouve sans doute là l’un de ses plus grands rôles. Il est admirablement entouré par Paul Jesson (William Turner bonace et pudique), Dorothy Atkinson (Hanna Danby rabougrie et éperdue d’amour inassouvi), Marion Bailey (Sophia Booth, lumineuse et terrienne, auprès de laquelle le peintre peut être lui-même), Martin Savage (Benjamin Robert Haydon excessif et touchant), Joshua McGuire (John Ruskin précieux et involontairement hilarant)… Il faudrait les citer tous.


Mr. Turner expose la fulgurance incompréhensible de ce soleil trivial entouré de planètes qui tournent autour de lui sans vraiment déranger sa course. Adorateur d’un astre qu’il célébra en ses dernières paroles (« The sun is God ») et que l’on peut contempler sans ciller dans une œuvre pléthorique, ces toiles et aquarelles qu’il nous a si généreusement léguées, avec les tourments des ondes et des ténèbres, le ruissellement des torrents et des avalanches, et le scintillement apaisant de ses forêts.

 
Bande-annonce.



Film britannique en couleurs (2014)
Réalisé par Mike Leigh
Scénario de Mike Leigh
Images de Dick Pope
Musique de Gary Yershon
2h 30

DVD TF1 Vidéo 2015.

Photographies : captures d’écran du DVD.

samedi 16 mai 2015

Monteverdi - Madrigali (CD, Les Arts Florissants, 2014 et 2015)



Monteverdi – Madrigali

Vol. 1 – Cremona
(Primo Libro, 1587; Secondo Libro, 1590; Terzo Libro, 1592)
Vol. 2 – Mantova
((Quarto Libro, 1603; Quinto Libro, 1605; Sesto Libro, 1614)

Maud Gnidzaz, Miriam Allan, Hannah Morrison, Francesca Boncompagni – sopranos
Marie Gautrot, Lucille Richardot, Stéphanie Leclercq – contraltos
Paul Agnew, Sean Clayton – ténors
Lisandro Abadie, Marduk Serrano López, Cyril Costanzo, Callum Thorpe – basses

Les Arts Florissants
(Massimo Moscardo, Jonathan Rubin, archiluths
Florian Carrey, clavecin
Nanja Breedijk, harpe)

Paul Agnew, direction

CD Les Arts Florissants Editions, 2014 (Vol. 2) et 2015 (Vol. 1)





Si Claudio Monteverdi (1567-1643) s’illustra dans tous les genres musicaux importants de son époque, ses livres de madrigaux contribuèrent à forger une esthétique primordiale qui les irrigua durablement, par sa force et son audace stylistique. En 1600, il fut d’ailleurs objet des attaques de Giovanni Maria Artusi, un chanoine de Bologne, par ailleurs théoricien musical très conservateur, lequel vilipenda certains passages des madrigaux des cinquième et sixième livres pour leur dissonances et leur irrégularités dans son L’Artusi, overo Delle imperfettioni della moderna musica. Cette « seconda prattica » (pour laquelle « l’expression du texte prend le pas sur l’harmonie au lieu de lui être inféodée ») contribue à transformer chacun de ces madrigaux en peinture miniature de l’âme humaine, où le moindre trait de pinceau prend une importance capitale, et s’enchâsse dans un tout indissociable. Certains poètes majeurs, associés aux cours de Ferrare et Mantoue, furent mis en musique par Monteverdi. Ainsi, on retrouve maints poèmes de Torquato Tasso (dont La Gerusalemme Liberata eut une fortune artistique inouïe durant des siècles, et dont l’actualité reste toute aussi brûlante) et Battista Guarini (dont Il Pastor Fido eut une influence si forte, et qui fut le poète le mieux servi par le compositeur) dans les sélections opérées par Paul Agnew pour ces deux premiers volumes d’une série qui en comptera trois. (Le volume 3, consacré à Venise, sortira en 2016.)

Car il ne s’agit pas ici de renouveler une intégrale, ce que firent, par exemple, Rinaldo Alessandrini (avec le Concerto Italiano), ou encore Claudio Cavina (avec La Venexiana), mais de proposer un florilège dont les choix et raisons sont exposées avec gourmandise et humilité par Paul Agnew dans d’éclairantes présentations.

La clarté est le maître-mot de ce bouquet que nous présente le chanteur, devenu maître d’œuvre de cette passionnante entreprise. Phrasés raffinés, couleurs contrastées et attention soucieuse des méandres de ces affects contribuent à la réussite de cet éventail judicieux. Si l’on a entendu des interprétations de Monteverdi plus corporellement « italianisantes », c’est la luminosité séductrice, l’empathie immédiate et les reflets coruscants qui séduisent dès prime abord dans cette approche parfois primesautière, dont la vivacité élégiaque, la mélancolie prégnante, la puissance évocatrice ou la sensualité à fleur de peau ne se démentent pas au long de l’écoute. L’ensemble des jeunes interprètes (qu’on ne peut dissocier, car leur excellence brille autant dans cette complicité affichée que dans les successives mises en avant que leurs ménagent les poètes) épands cœurs et âmes dans son éloquence. Ils sont merveilleusement secondés par un ensemble instrumental où l’on retrouve toutes les qualités qui ont fait des Arts Florissants, depuis leur création, de grands représentants des passions humaines.

Le coffret du volume 2 est agrémenté, selon l’usage des éditions Les Arts Florissants, d’une merveilleuse nouvelle de René de Cecatty, « La sibylle et la fresque des illusions », quadratura amère, polyphonie dévidant les fils d’Ariane de l’écriture romanesque et du mensonge, de la permanence des partitions de Monteverdi et de la nécessité de l’abandon des illusions sublimées dans l’art.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.