vendredi 24 avril 2015

Célia Houdart – Gil (roman, 2015)


Parcours d’Orphée...

Gil parle peu, et quand il le fait, on ne l’entend guère, tant il parle bas.

Et puis, un jour, en voiture avec un ami, sur le chemin des vacances, il se met à chanter sur une chanson diffusée par la radio. Et soudain, « Le chant de Gil était une énigme qui brillait devant eux. »

Gil De Andrade est apprenti pianiste. Il loue un « petit pavillon en octogone » à des retraités, afin de pouvoir travailler son piano. Son professeur, Marguerite Meyer, le prépare pour le concours d’entrée au Conservatoire, à Paris. Jorge, son père, travaille à La Poste. Sa mère psychotique, Lucile, est hospitalisée à Belle-Ile, à Lausanne. Une vie comme il y en a d’autres, finalement.

Mais il y a sa voix, cette voix, qui une fois découverte, ne peut se recroqueviller sur elle-même ; et un talent, qui, une fois libéré, ne saurait se taire.

Le roman, composé de brefs chapitres, narre, par petites touches, le cheminement de cet Orphée à la rencontre de lui-même et d’un je-ne-sais-quoi qui chemine devant lui, vagabondant pas à pas jusqu’à la justification de son exergue (« qui de son chant apprivoisa les bêtes féroces ») ; mené par la voix qui se découpe sur un contre-jour tissé du hasard des rencontres et des signes, d’obstacles et des trébuchements de ce Phaéton aveuglant, des bruissements des saisons, des effleurements des choses et de la consistance incompréhensible des êtres...

Et la musique de Célia Houdart se déploie, d’autant plus évocatrice que celle que sert Gil se dissimule derrière des œuvres et des noms imaginaires ; comme si ses effluves ne nous parvenaient que par un entrebâillement de porte et qu’on ait à tendre l’oreille pour en percevoir les élans et toutes les douceurs. Ainsi que les amertumes intrinsèquement mêlées.


Célia Houdart. Gil. P.O.L, 2015. 240 pages.


Gil publié par pol-editeur

Les premières pages du roman.

mardi 21 avril 2015

Amarillis a ving ans ! Interview avec Héloïse Gaillard (2014-2015)



A l’occasion des vingt ans de son ensemble Amarillis, cofondé et co-dirigé avec la claveciniste Violaine Cochard, la flûtiste et hautboïste Héloïse Gaillard a accepté de nous rencontrer pour nous parler du dernier disque de l’ensemble (chroniqué ici) et de leurs projets : La Double coquette, une création qui mélange la musique de Dauvergne et de Gérard Pesson, de leurs programmes variés (dont un avec Louis Sclavis) et de l’importance de la transmission et de la narration…




Violaine Cochard (à gauche) et Héloïse Gaillard (à droite),
le cœur d’Amarillis



Vingt ans, c’est le bel âge…

Oui, c’est vrai… On s’est connues toutes jeunes au conservatoire, avec Violaine, ma claveciniste… et on a créé cet ensemble.
Merci pour votre très belle critique sur le disque Rameau…

Je vous en prie. C’est un très beau disque… C’est rare de redécouvrir des choses si connues en se disant qu’on les redécouvre comme une évidence… avec un travail sur la couleur qui est extraordinaire.

Le travail de la couleur chez Rameau est primordial… Il est vrai que nous avons également un chanteur d’une éloquence rare, et cela permet de travailler avec cela aussi…

C’est rare qu’on ait la beauté du son avec un discours aussi construit… Bravo.

Je suis heureuse d’entendre cela aussi, car c’est vrai qu’on connait moins le Rameau intimiste… J'ai joué il n'y a pas longtemps les grands motets de Rameau et il y a eu toutes les grosses productions d’opéra – et évidemment, c’est magnifique aussi. Mais c’est bien de l’entendre également dans des univers beaucoup plus intimes et en même temps, où l’on reconnaît toute la force de son harmonie, de sa sensibilité, de sa sensualité qui apparaît d’une façon tout aussi évidente. Ce ne sont pas des œuvres mineures. Intime ne signifie pas mineur.

Il me semble que les musiciens y sont beaucoup plus exposés…

Oui. C’est une musique du détail. Tout prend son sens quand le détail est parfaitement peaufiné.
Depuis le début, nous réalisons un travail très minutieux autour du son puisque nous avons toujours marié cordes et les vents avec le clavecin, travaillé ces différentes sonorités, pour qu’elles se marient entre elles en créant ainsi un son d’ensemble, entre le violon et le hautbois, et que chaque instrument apporte sa couleur. C’est quelque chose qui nous préoccupe depuis le début: trouver une vraie pâte sonore et une identité immédiatement reconnaissable.

Vous avez un son très personnel qu’on ne peut confondre avec aucun autre ensemble.

Oui, je le pense.

C’est d’autant plus remarquable que vous êtes un ensemble à géométrie variable… même si vous avez des fidèles.

Il y a toujours Violaine et moi, le noyau dur. Ensuite, il y a eu longtemps Ophélie, ma sœur, et maintenant Annabelle Luis au violoncelle, ou Marianne Muller à la viole et puis nous travaillons depuis longtemps avec Alice Piérot comme premier violon. Ce sont des musiciens avec lesquels on a vraiment construit quelque chose et qu’on retrouve au fil des projets.
Cette démarche est identique avec les chanteurs: vous aviez entendu notre programme avec Patricia Petibon à Ambronay, mais nous avons un autre projet en 2016, avec une tournée. Et Stéphanie d’Oustrac, avec laquelle nous gardons des liens…

Votre « Ferveur et extase » était un très beau programme…

C’est un compagnonnage, un lien musical et amical.
Violaine et moi avions depuis longtemps envie de travailler avec Mathias Vidal. Je l’ai beaucoup entendu avec le Concert Spirituel et Hervé Niquet, et nous nous connaissions bien. Je souhaitais lui proposer un projet spécifique.


Extrait de La coquette trompée (Versailles) (Amarillis TV)


Effectivement…
Et maintenant, cela va prendre de l’ampleur vers le lyrique…. Vous vous lancez dans l’opéra, et pas n’importe lequel !

Oui, la création qu’on fait au mois de décembre.
Nous avions enregistré, et donné en concert deux opéras de Dauvergne en 2011, Les Troqueurs et La Coquette trompée, qui étaient une commande du Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) avec lequel nous travaillons régulièrement. Le concert et l'enregistrement avaient eu lieu à l’Opéra royal de Versailles. Le coffret qui va sortir regroupe l'enregistrement des Troqueurs fait à Versailles complété de La Double coquette que nous allons créer et enregistrer en décembre à la Scène nationale de Besançon.
C’était un premier projet : deux opéras comiques, à petit effectif quand même – pas un effectif de quarante musiciens, ce qu’on ne fera jamais (elle rit), a priori ce n’est pas l’idée, avec Amarillis – mais avec cinq chanteurs (quatre pour les Troqueurs et trois chanteurs différents pour la Coquette). Ces deux opéras que j’ai trouvés très drôles, avec une inventivité assez extraordinaire, nous ont fait redécouvrir Dauvergne. C’est un compositeur vraiment passionnant, en fait. Il a été assez avant-gardiste. On le voit dans La Coquette trompée de 1753, juste après la Querelle des Bouffons ; on sent qu’il revendique tout à fait le style français (c’est dans un style ramiste), mais, avec des incursions dans l’écriture des cordes, annonçant l’écriture de l’école de Mannheim.  Et dans Les Troqueurs, c’est vrai qu’à l’époque, il y a eu une cabale parce qu’il s’est fait passer pour un Italien, le directeur de la Foire Saint-Laurent ayant décidé de jouer un tour à tous ces compositeurs et théoriciens français qui ne juraient que par la musique italienne. Cette ruse a très bien marché...
J’avais envie de redonner cette Coquette trompée dans un autre contexte, en proposant à un compositeur contemporain, Gérard Pesson, de faire une œuvre totalement en regard de cette Coquette trompée. Quand je le lui proposé, je savais qu’il aimait beaucoup la musique française et notamment baroque, et qu’il connaissait très bien ce style. Il avait fait un opéra, je ne sais si vous l’aviez entendu…

Oui, Pastorale, à partir de l’Astrée

Tout à fait. Lorsque je lui ai fait entendre notre disque de musique française, Jeux de dames à la Cour (musique instrumentale française, Philidor, Rameau, Hotteterre...), il s'est montré enthousiaste et a manifesté son envie de relever le défi et d'entrer dans l'univers de Dauvergne. Il s’est complètement accaparé l’ouvrage de Dauvergne, et du coup, il a écrit un prologue avec un poète qui s’appelle Pierre Alferi, qui enseigne aux Beaux-Arts et aux Arts Décoratifs, et qui est quelqu’un de passionnant car il a un vrai univers, lui aussi. Gérard avait vraiment envie de travailler avec lui. Leurs deux univers se mêlent bien dans l’écriture de la musique et de la littérature. Gérard a écrit ce qu’il appelle des « additions ». C’est un projet très particulier, Gérard n'ayant jamais composé pour des instruments baroques.
Nous avons d'abord fait plusieurs jours de répétitions en juillet et en octobre avant sa création en décembre : il s’est approprié l’univers de Dauvergne tout en préservant sa propre identité.

Donc ce n’est pas un pastiche…

Non, ce n’est pas un « à la manière de ».
C’est pour cela qu’on l’a appelé La Double Coquette puisque c’est un ouvrage différent, à part entière, de l’original. C’est ce qui m’intéressait, car Gérard et Pierre ont travaillé avec un regard contemporain.

Ainsi, ce n’est pas une musique de scène qui s’insère, plutôt un commentaire ?

Oui, dans une certaine mesure. Mais avec une dramaturgie à part entière, car la fin prévue de Pierre Alferi n'est pas la même que celle de Favart. L’intrigue est celle d’une femme qui décide de se faire passer pour un homme afin de séduire la coquette qui a séduit son mari. C’est très marivaudien comme thématique. Pierre Alféri a mis  son grain de sel si je puis le dire ainsi : la femme se prend au jeu d’être un homme en se travestissant et en jouant la séduction, cela devient une interrogation sur le désir féminin, sur ce qui se trame entre deux êtres ; cela se joue entre deux femmes, mais finalement en se faisant passer pour un homme, que peut-il se produire ? Progressivement, l’homme est évincé. Et finalement les deux femmes décident de vivre cette histoire amoureuse qu’elles ont ensemble… Chez Favart, évidemment, l’homme retrouve sa femme légitime et la coquette est évincée. Cher Alféri, deux femmes se découvrent amoureuses l'une de l'autre...

Le trouble demeure, mais il se déplace…

Exactement.

C’est un sujet d’une brûlante actualité.

En plus! Au début, Gérard Pesson comme Pierre Alferi étaient l’un comme l’autre, un peu timides, à l'idée s’immiscer dans l'œuvre de Dauvergne… Je suis intervenue en quelque pour les pousser à plus d'audace... que cela n'apparaisse pas  juste comme un commentaire un peu distant. Qu’ils en donnent une autre lecture.

C’est très intéressant, car aujourd’hui, on a du mal à apprécier la charge érotique du travesti à l’opéra à l’époque, on ne le réalise plus du tout. Pour nous, une femme en pantalon, c’est quelque chose de totalement normal…

Absolument….

La moindre cheville dévoilée était un tremplin pour l’imagination masculine… (rires) ce qui fait que finalement…. Vous redonnez par ce scénario, une charge sensuelle à un opéra qui relevait un peu du convenu, désormais…

Tout à fait.
L’œuvre sera donc créée à la scène nationale de Besançon au mois de décembre, puis donnée au Grand Théâtre d’Angers. C’est ensuite le Festival d’Automne qui va coproduire en 2015... nous allons partir en Asie et la création scénique aura lieu à Hong Kong en ouverture du festival du French May avec une création de costumes d’Annette Messager et une scénographie de Fanny de Chaillé. Ce sera donné en France au Festival de Sablé et ensuite aux Abbesses… Le CMBV est coproducteur.

On aura tout l’opéra de Dauvergne avec la partition de Pesson, ce qui fait environ une heure et quart pour les quarante-cinq minutes de La Coquette trompée. En fait, les additions sont de tailles très différentes… Le prologue composé par Pesson dure dix minutes, et on entre ensuite directement dans l’ouverture. L’idée n’était pas qu’il y ait des substitutions… Nous voulions vraiment une extension de l’œuvre de Dauvergne avec un regard contemporain, quelques trois cent ans après…

C’est un très beau projet.

Je suis contente que cela aboutisse car cela fait longtemps que je le porte. C'est une grande chance aussi que le Festival d’Automne se soit associé à ce projet.

Avez-vous encore beaucoup d’envies que vous portez depuis très longtemps et que vous souhaitez faire aboutir ?

(Elle rit.) Il y en a toujours plein !

On a également un programme, qui est aussi une création, avec du jazz, de l’instrumental. Avec le clarinettiste de jazz, Louis Sclavis. Ce programme a été créé en 2011, il a beaucoup tourné et nous le reprenons dans plusieurs endroits dont à Anthony au mois de décembre. Un enregistrement est prévu en mars 2015 à l’Abbatiale de Fontevrault, qui se situe dans notre région et département. Le disque sortira à l’automne prochain. C’est aussi une rencontre. J’ai entendu un concert de Louis Sclavis, à la Cité de la Musique, qui m’a emballée, et j’ai eu envie de faire quelque chose avec cet artiste hors du commun,  curieux, passionné qui a également une manière qui lui est propre de raconter. C’est vrai que pour moi, c’est très important de voir un artiste qui raconte quelque chose. Pour moi, c’est essentiel. Le baroque, c’est cela aussi, c’est d’abord la narration et la rhétorique. Et je trouve que Louis Sclavis, dans le jazz, a cette qualité ; il nous emmène vraiment faire un voyage… Je pense que le baroque et le jazz ont quelque chose en commun, et j’avais envie que ce soit à travers une rencontre comme cela que cela se concrétise. Je suis allée le voir et il a été d’accord. On a travaillé pendant un an, en se voyant de façon régulière, pour arriver à une formation de deux trios. Il a tout de suite pensé à deux autres musiciens : un saxophoniste merveilleux, Mathieu Metzger, et un violoncelliste, Jean-Philippe Feiss. Et nous sommes également en trio, c’est-à-dire un clavecin, un violoncelle, et moi à la flûte et au hautbois car je change beaucoup. Nous sommes six musiciens en scène, et nous avons beaucoup travaillé les rencontres sonores, en partant d’une certaine narration, car je conçois toujours les programmes avec cette idée de voyage. Partis de la musique italienne, où la musique baroque est née, nous jouons du Castello, du Falconieri...ensuite, on glisse doucement vers la France. Là, Mathieu Metzger a composé une pièce qui s’appelle L’Orviétan, une pièce qui utilise des éléments de la musique baroque française, des ornements, etc… dans un langage d’improvisation. Nous jouons des pièces françaises : Marin Marais, Jean Barrière (qui a composé de très belles sonates pour violoncelle). A l’intérieur, nos jazzmen ont utilisé la grille harmonique et ils improvisent. J’improvise aussi d'ailleurs... Puis cap sur l’Allemagne, avec Telemann. Je Joue un premier mouvement de Fantaisie, et là-dessus ils font des accords harmoniques qui nous emmènent vers d’autres univers... Louis Sclavis a écrit une suite, intitulée guerres et préciosités pour nous six. Puis le voyage se termine en l'Angleterre.
Nous avons donné ce programme au Festival de Brighton dernièrement et nous nous rendons compte avec bonheur qu'à chaque fois en France comme à l'étranger le public se laisse « embarquer » dans cet univers commun. C’est un programme qui me tient beaucoup à cœur...

Le principe de l’enregistrement n’est-il pas contre le principe de l’improvisation qui change tout le temps, par essence même ? Car vous allez fixer l’interprétation….

C’est pour cela que j’ai mis du temps…. Et en même temps, on est confronté à cela tout le temps… Quand j’ai enregistré les fantaisies de Telemann (c’était un projet personnel)… je les joue depuis très longtemps, et un jour j’ai eu envie de les fixer, car c’est un travail très intense qui est différent de celui du concert... La préparation d’un enregistrement, c’est un travail de fond qui est très particulier, et qui fait aller encore plus loin, dirai-je.

Donc, vous n’avez pas de regret en regardant vos enregistrements passés avec Amarillis ?

Eh bien, non ! Car je me dis que si notre souhait est de réenregistrer une œuvre, pour la jouer différemment, il est possible de le faire! Dix ans après, c’est tout à fait possible… Il y en a qui réenregistrent des suites etc… Je ne me mets pas du tout cette pression-là.
Surtout que j’ai toujours fait tous les plans de montage, par exemple. Par goût de choisir, et d’aller jusqu’au bout, comme on le fait au cinéma: si on laisse faire les plans de montage par quelqu’un d’autre, cela donne un autre film. Eh bien, c’est pareil pour un disque.

L’année prochaine, on a ce programme, Inspiration baroque, qui va donc bien nous occuper. Nous avons également un programme avec Maïlys de Villoutreys qui chante aussi dans le Dauvergne. Nous faisons un programme Sur les pas d’Orphée, avec Rameau et Clérambault qu’on donnera à l’Opéra de Lille en janvier, et qu’on reprendra également plusieurs fois.

En 2016, il y a cette tournée avec Patricia Petibon, qui s’appelle Flammes de magiciennes, car le programme est autour des magiciennes, Médée, Circé etc… J’ai choisi tout un parcours avec ces personnages, comme j’aime bien le faire, et comme je l’avais fait avec Stéphanie d'Oustrac. Je suis d’ailleurs en train de penser à un autre programme avec Stéphanie, mais c’est encore un peu prématuré pour en parler…
Et puis des programmes instrumentaux. Il y aura un programme Telemann, c’est sûr. C’est un compositeur qui nous accompagne depuis longtemps... Et puis de la musique française, autour de Marin Marais, des sonates en trio...





En dehors de vos activités de pédagogue, Amarillis s’investit-elle plus particulièrement dans la transmission au jeune public ?

Beaucoup. En fait, quand Amarillis s'est formé, au tout début, c'est allé très vite, nous avons remporté plusieurs prix internationaux... Amarillis s'est beaucoup produit à l’étranger. Il nous a semblé primordial à un certain moment de trouver un point d’ancrage où l’on puisse faire un travail sur le terrain, et être identifié à une région. La région Pays de Loire nous semblait la plus évidente car Violaine est angevine, c’est une région qui nous est chère et où nous nous sommes beaucoup produites avec Amarillis.  Amarillis est passé en conventionnement en 2012. Il est devenu « ambassadeur artistique » de la ville d'Angers. L’adjointe au maire de l'époque a eu envie de nous soutenir dans l'idée de sensibiliser des nouveaux publics et des jeunes à cette esthétique baroque. Personnellement, je n’enseigne plus de façon régulière toutes les semaines, mais l'idée de transmettre et de décloisonner les publics est une de mes préoccupations.  La Ville d'Angers est engagée socialement: par exemple, ils ont construit une médiathèque à 20 minutes du centre, avec des classes CHAM dans une « Cité » avec de nombreux élèves en difficulté. Je me suis rendue compte que ces enfants habitant en périphérie du Centre ville (ils sont proches finalement du centre d’Angers) n'étaient, pour certains d'entre eux, jamais venus au Grand Théâtre. Maintenant, nos concerts scolaires sont tous archi pleins. Ces jeunes ont besoin d’être dans un endroit où ils ont de belles choses à voir. Ils aiment la beauté, ils sont séduits… J’ai été frappée par leurs  dessins: ils dessinaient d’abord le lustre qui les impressionnait car c’était la première chose qu’ils voyaient en entrant dans cette salle…
Nous commençons également un partenariat avec les Scènes en Pays de Mauges, un des  départements du Maine et Loire. Plusieurs interventions pédagogiques ont déjà été menées et cette résidence qui va durer trois ans a pour projet de familiariser ses différentes localités à la musique baroque et à ses croisements avec d'autres sensibilités.
Je souhaite qu'Amarillis se produise à la fois dans les endroits les plus prestigieux, mais aussi dans des lieux éloignés des centres ville pour un public parfois néophyte. Il est évidemment impossible de toucher tout le monde d'un coup et c'est un travail de longue haleine, mais j’y crois...

Les enfants sont souvent plus ouverts que les adultes, sans préjugés et sans idées préconçues .

Tout à fait. Nous nous en sommes rendu compte notamment dans un programme avec un conteur autour des Métamorphoses d’Ovide, histoires qui me tiennent à cœur depuis longtemps. Évidemment avec la musique baroque, on traverse ces histoires de mille et une manières. Ce programme intitulé, le Dernier regard d’Eurydice, a été créé avec le conteur Didier Kowarsky. Nous avions sélectionné cinq histoires un peu emblématiques, et c'était réjouissant de constater que les enfants, avec cette ouverture et la curiosité qu’ils avaient, entraient dans ces histoires différemment que les adultes: ils riaient pas aux mêmes endroits...
Dans mes envies, il y a, par exemple,  un programme avec danse avec la compagnie L’Éventail. Geneviève Massé est une chorégraphe que j’aime beaucoup et nous avons le projet de bâtir un programme sur le thème des Métamorphoses. C’est vrai que c’est un de mes chevaux de bataille. (Elle rit.)

La métamorphose est aussi l’essence du baroque, qui joue tellement sur la variation et la transformation…

Tout à fait. L’année dernière, nous avons fait un programme qui s’appelle La Révolte des soupirants et qui réunissait trois histoires : Pygmalion, Don Quichotte et puis les Femmes de Campra. J’avais envie de relier ces cantates avec une narration, une mise en scène et de les sortir un peu du contexte… La cantate française, est encore un peu un genre réputé élitiste, qui s'adresse à un public de connaisseurs... En fait, ce sont des petits drames. Les Femmes de Campra, c’est une cantate absolument magnifique ; il y a une réelle trame dramatique. Ce sont des petits bijoux, l’histoire est racontée en dix minutes. Il y a une concision dans le drame qui fait que l’on est quand même saisi et emporté dans un univers particulier. Le programme de La révolte des Soupirants, a été conçu comme un spectacle, qui permet de faire ressortir les affects mis en avant dans chacune des histoires racontées. On reste au cœur de l’émotion: chaque personnage est dépeint avec beaucoup de sensibilité et en sortant, les enfants sont en mesure de décrire ce qu’ils ont ressenti, bien que les paroles de ces cantates soient difficiles à appréhender.


La révolte des soupirants (Amarillis TV)


Malgré ce langage très recherché, avec des constructions inhabituelles, comme des inversions, un vocabulaire non usité quotidiennement, etc ?

C’est pour cela qu’il faut leur expliquer préalablement tel mot, etc… qu’ils entrent dans le personnage. En fait, ils apprennent très vite. C’est pour cela qu’on avait choisi le terme « soupirant », un terme plus tellement usité, qu’ils comprennent très bien quand on leur explique et qui est un beau mot. Il y a « soupir »…. Et quand on leur explique comment est né le mot, d’être en attente de quelque chose, d’avoir envie qu’il se passe quelque chose, ils comprennent très bien les images.
Donc c’est tout un travail qui est prenant, qui prend de l’énergie, mais qui nourrit aussi. Il faut s’y employer, c’est important. Il faut mobiliser nos femmes et hommes politiques, leur montrer qu’on a besoin de rêve, de beauté, de savoir d’où on vient, de connaître toutes ces histoires qui sont véhiculées au fil des siècles. Si elles sont restées, c’est que ce sont des mythes qui traversent toutes les époques et il faut que les enfants connaissent cela. SI ce ne sont pas les parents qui transmettent cela… J’ai eu de la chance, toute petite, mon père me racontait l’Odyssée et ces histoires, et cela m’a habitée toute petite. Je pense que c’est une chance extraordinaire, et pour ceux qui n’ont pas cette chance, il faut que ce soit l’extérieur qui puisse le leur apporter.

En même temps, il y a une prise de conscience politique, puisqu’il y a tous ces programmes d’éducation artistique qui se mettent en place… Aurélie Filippetti a beaucoup insisté là-dessus, et apparemment, cela va continuer avec Fleur Pellerin.

Eh bien, tant mieux ! C’est très très précieux, et il le faut absolument. Sinon le fossé va se creuser entre ceux qui ont une famille qui leur permet d’avoir accès à cette culture, et les autres. Et tout le monde doit pouvoir y avoir accès…

Avoir au moins le choix de ne pas aimer.

Exactement, cela m’apparaît fondamental.

C’est aussi un ciment commun, une identité commune.

Oui. Dans le travail d’Amarillis, j’y pense beaucoup. De faire ces ponts-là. Qui doivent être des ponts très construits entre ces différents univers, que ce soit la littérature ou la musique de jazz, ou le conte, etc. Pour que ces ponts permettent de brasser d’autres sensibilités. Qu’on trouve un langage commun à tout cela, et qu’on touche un certain public qui s’aperçoit  que l’art n’est pas cloisonné, comme entre le jazz et la musique baroque. En tout cas, c’est mon idée de l’art.

 Amarillis et Patricia Petibon

Comment voyez-vous le futur d’Amarillis, dans le meilleur des mondes possible ?

Dans le meilleur des mondes, j’espère que nous continuerons à avoir le soutien de l’État, ce qui est fondamental pour continuer à avoir cette créativité et des projets très divers, avoir une équipe  constituée d'une administratrice, d'une chargée de diffusion et d'une attachée de presse. Amarillis, c’est aussi une équipe… Et puis le soutien de la Région, évidemment, qui est partenaire. De la Ville d’Angers, encore plus qu’avant.
Le rêve, ce serait de ne plus être dépendant de contraintes budgétaires qui sont de plus en plus contraignantes… A l’étranger aussi , on le ressent de façon criante !  Tous les artistes sont de plus en plus fragilisés et nos projets se cognent continuellement à la rentabilité financière compte tenu de la conjoncture.  Cette idée de rentabilité est aussi compliquée avec l’art, car l’art n’est pas rentable à priori. Il n'existe pas pour être rentable mais pour permettre l'évasion, le rêve et supporter notre existence. Il faut s'employer aussi à démontrer au monde politique que les retombées sont indirectes. Une région vit aussi, si elle est vive culturellement. L’hôtellerie, etc, tout cela fonctionne aussi, s’il y a une dynamique culturelle. Mais ce n’est pas visible immédiatement et ce n’est pas toujours facile à comprendre.

La phrase de la cantate Le Berger Fidèle, dans votre dernier CD Rameau, « Faut-il qu’Amarillis périsse ? », était un appel déguisé, un hasard, un choix délibéré ?

(Elle rit.) Absolument pas. Quand on a fait le choix de ces deux cantates, j’ai voulu que ces cantates qui sont toujours données avec des voix de femmes, soient plus proches de la narration et donc du personnage mis en scène qui est un homme en l'occurrence, Orphée ou Myrtil. La tessiture fonctionne très bien pour un ténor à la française , c'est à dire avec des aigus comme c'est le cas pour Mathias Vidal. Effectivement j’ai ensuite pensé « Tiens, c’est un clin d’œil amusant pour les vingt ans d’Amarillis ».
Pour répondre à votre question : Non, je ne pense pas qu'Amarillis va périr de sitôt, nous n'en prenons pas le chemin!

Avec des projets passionnants…

… et même à l’étranger. On était en Russie avec ce programme Rameau, et on a constaté qu’il y avait un large public prêt à entendre cette musique baroque française. On pense généralement à tort que programmer de la musique française à l’étranger n’est pas facile, et en fait, le public étranger adore. On l’a fait en Inde, puisqu’on a représenté la France en Inde il y a deux ans. Lors de cette tournée, c’était formidable, de constater que nous pouvions même bousculer les habitudes d'écoute. Lorsque les organisateurs nous ont demandé d'être sonorisés, nous avons refusé. Il faut savoir que c’est un public très bruyant, qui n’a pas l’habitude d’avoir une écoute silencieuse. Progressivement on a entendu le silence se faire dans chaque salle où Amarillis s'est produit, et on a fini avec la cantate de Clérambault, Orphée, dans le silence complet… On a senti que cette musique, avec son langage très codifié et ornementé, avait vraiment des résonances en eux. Si on la défend, avec ses spécificités, cela marche, même si elle est moins « facile » que du Bach ou du Vivaldi…

Oui, cela marche…
Merci.


Interview réalisée par Emmanuelle Pesqué,
le 9 novembre 2014
pour ODB-opéra.


Le site d’Amarillis : http://www.amarillis.fr/
Photographies tirées du site d'Amarillis.
(Merci à Isabelle Baragan.)