dimanche 25 janvier 2015

Peter Ustinov et Bach...

Une "Minute Mozzarella" non mozartienne, mais néanmoins irrésistible...


Mozart - Il Re Pastore (Théâtre du Châtelet, janv. 2015)



Mozart – Il Re Pastore (1775)
Serenata en deux actes, d’après un livret de Metastasio.

Rainer Trost – Alexandre
Soraya Mafi – Aminta
Raquel Camarinha – Elisa
Marie-Sophie Pollak – Tamiri
Krystian Adam – Agenore

Antoine Souchav' – conception sonore

Olivier Fredj et Nicolas Buffe – mise en scène
Nicolas Buffe– scénographie, costumes et conception visuelle
Benoît Chantre – dramaturgie
Robert Nortik – vidéaste
Renaud Corler – lumières

Ensemble Matheus
Jean-Christophe Spinosi – direction musicale

Théâtre du Châtelet, 24 janvier 2015


Alessandro (Alexandre le Grand) a détrôné Straton, le tyran de Sidon. Devant la vacance du trône, il demande à Agenore, un noble sidonien, de retrouver l’héritier légitime qui vit dans l’ignorance de ses origines. Le prince caché n’est autre qu’Aminta, jeune berger fiancé à Elisa, avec laquelle il file le plus parfait amour. Ses vertus séduisent Alessandro. Par ailleurs, Tamiri, fille de Straton, craint pour sa vie. Son incognito est levé par son amant Agenore qui lui promet la clémence d’Alessandro. Elisa enjoint Aminta d’accepter son destin et de monter sur le trône. Celui-ci s’y résoud, en lui réitérant ses vœux de fidélité, toutefois Alessandro souhaite unir Aminta, le roi légitime, et Tamiri, fille du tyran, pour assurer la concorde. Cette décision politique se mettra-t-elle en travers du bonheur des deux couples ? On se doute bien que non, le lieto fine étant ce qu’il est.

C’est sur cette légère trame, version remaniée d’un vieux livret de Metastasio aux fortes connotations politiques et éthiques (sur la genèse de l’œuvre voir ici et ) que Mozart a tissé un divertissement aulique de circonstance, destiné à honorer l’archiduc Maximilien François, fils de l’impératrice Marie-Thérèse, de passage à Salzbourg en 1775. Mais que ce liminaire ne trompe pas : le compositeur n’a pratiquement écrit que des opéras de commande (comme il était d’ailleurs d’usage…) et, comme toujours, son art témoigne d’une capacité étonnante à réinventer un cadre préétabli pour y glisser une humanité frémissante et une empathie ardente. Se coulant dans la forme de l’opera seria, sa pastorale rengorge de bijoux diaprés et toniques, où sa science de l’instrumentation concertante produit des merveilles.



La leçon de bonne gouvernance (façon Ancien Régime) étant désormais perdue pour un public de non-spécialistes (et que dire de la référence à l’Aminta du Tasse, modèle de toutes les pastorales de Cour ?), Olivier Fredj et Nicolas Buffe (déjà signataire d’un ébouriffant Orlando Paladino) ont délibérément opté pour une approche ludique et pétillante. Elle accompagne avec saveur des péripéties qui n’ont désormais rien à envier à certains soaps ou scénarii de comics ou manga… une fois ôtés les gloses savantes de cette culture aulique désormais incompréhensible. Tant il est vrai que les récits d’initiation se ressemblent tous peu ou prou, et que les personnages de Metastasio restent des archétypes dont la seule fonction est de nourrir la réflexion.




Transposé dans un univers de SF années 80 où se mélangent allégrement les influences des mangas, de séries chères aux « adulescents » (comme Bioman, Capitaine Flam ou Albator, ou encore Blake’s 7 et Cosmos 99), cet univers coloré et vrombissant (car des bruitages électroniques ponctuent les récitatifs secs !) est introduit par un prologue animé très judicieux qui expose les tenants et les aboutissants des enjeux dramatiques, projeté sur le fond de scène. Ce panorama intergalactique saura également camper les différents lieux de l’action (station-service spatiale gérée par un Aminta –Super Mario assisté par ses petits robots ovoïdes, campement d’Alessandro bric-à-brac sécurisé, ou encore palais dont les architectures imposantes rappellent certains décors d’Ulysse 31). Tout en présentant les personnages avec des notices biographiques lapidaires dont la pertinence aurait même fait sourire d’aise Mr Spock.



Les personnages tirés de l’antique se sont, quant à eux, délestés de leur côté peplum du XVIIIe : Elisa est transformée en une bunny sautillante dont l’énergie doit beaucoup à la princesse Leia, Tamiri est désormais une vamp de l’espace et son Agenor clignote avec ardeur… tout comme le fait un Alessandro dont le pectoral s’orne d’une loupiote qui rendrait Iron Man fou de jalousie. Quant au rôle-titre, il joue avec sa casquette avec perplexité… quand il n’essaye pas de se désengoncer d’une vêture de prince trop grande pour lui et qui tient debout toute seule… laquelle doit beaucoup à certains modèles de Courrèges.
Cette relecture réjouissante se fait pourtant au détriment de certaines nuances, la plus réellement dommageable étant la transmutation d’Alessandro de potentat éclairé en narcissique imbu de sa gloire (ce que brocardent avec malice les chorégraphies inventives de ses « stormtroopers » façon sentai et une relecture hilarante de la scène classique du héros revêtant son armure, grand classique chez Kurosawa).




L’écueil principal d’une mise en scène du Re Pastore tient sans doute à une intrigue statique où s’illustrent principalement les tourments et interrogations des protagonistes. (Il n’est d’ailleurs pas certain que la création en ait été scénique…) Passant outre, les maitres d’œuvres ont entouré le déroulement de ces grands airs d’une foule de détails cocasses ou poétiques (comme le littéralement suspendu « Per me rispondete… » et un cosmique « Di tante sue procelle… »). Leur virtuosité à fusionner humains, accessoires et numérique époustoufle et leur humour ravive le frétillement de notre âme d’enfant.





L’Ensemble Matheus, délicat et sucré, manque parfois d’assise pour soutenir pleinement les jeunes interprètes dans de longs airs exigeants qui demandent longueur de souffle, maîtrise des couleurs et des nuances, et un grand raffinement. On a souvent reproché à Jean-Christophe Spinosi des tempi artificiellement contrastés et des saccades nuisant à la ligne de chant. Il pècherait pourtant ici par l’excès inverse, étirant souplement un discours auquel le tonus fait parfois défaut. Ainsi, il redouble les écueils d’un « L'amerò, sarò costante » (à la superbe partie de violon) par un hédonisme appuyé, mais cette lecture attentive à la limpidité du discours s’accorde parfaitement à cet univers arcadien.

Le côté volontairement gauche de l’Aminta de Soraya Mafi en fait dès prime abord un personnage touchant, à l’enthousiasme communicatif. Sa palette manque néanmoins de couleurs pour pleinement rendre justice aux tergiversations du roi-pasteur, mais la vaillance et la musicalité sont bien au rendez-vous pour susciter l’envoutement du sommet de la partition. La très charmante Raquel Camarinha est une Elisa qui bouleverse dans son « Barbaro ! » malgré quelques acidités mal venues, et qui sait conserver un côté primesautier et instinctif. Marie-Sophie Pollak est une Tamiri superbe de véhémence, qui intéresse à un personnage plus épisodique, avec beaucoup de finesse. Malgré son rôle plus occulte dans les péripéties de l’action, Krystian Adam est sans doute le triomphateur de la soirée avec un Agenore ductile et ardent, amoureux et sensible, qui témoigne de sa parfaite maîtrise du style. On ne peut hélas en dire autant de l’Alessandro de Rainer Trost dont l’autorité est mise à mal par des vocalises hasardeuses, il est vrai, dans un redoutable emploi ; toutefois la prestance et l’auto-dérision le font passer en force dans son chant comme dans son rôle de conquérant ex machina.

Une soirée jubilatoire, qui fera sans doute beaucoup pour introduire un public d’adolescents (bien plus nombreux que de coutume) aux délices de l’opéra… et qui remet enfin à l’honneur, par cette création scénique parisienne, cette miniature si séduisante du « jeune » Mozart.


Photographies © Marie-Noëlle Robert.
Dessins et story-boards de Nicolas Buffe.
Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.com.


Bande-annonce

Teaser