dimanche 29 juin 2014

Righini - Il Convitato di pietra (opera buffa, 1776) - II





Résumé-synopsis des différents stades du livret


L’état du livret de Prague de 1776 est indiqué en noir.
Les modifications réalisées pour Esterhàza de 1781 sont indiquées en bleu.
La version enregistrée est indiquée en vert.


Acte I.
Scène 1 : (Vue de bord de mer avec des cabanes de pécheurs) [Insertion d’un choeur « Tira, tira »] (Introduzione) Elisa, fille de pêcheurs, et son amant Ombrino appellent les pêcheurs au secours pour les aider à secourir les naufragés Don Giovanni Tenorio et son serviteur Arlechino, qui fait passer son maître pour son frère. Ce dernier détrompe Elisa et les naufragés la suivent dans sa cabane.

Scène 2 : Don Giovanni séduit Elisa en lui promettant le mariage. Il invoque le ciel et promet d’être foudroyé s’il venait à manquer à sa parole. Elisa lui promet fidélité en échange de la sienne (Air : « Se voi, mio caro / fedel sarete »)

Scène 3 (Appartements de Donna Anna) : Le Commandeur de Loioa revient victorieux de la guerre et est attendu par Don Alfonso, ministre du roi de Castille et sa fille Donna Anna. Cette dernière est assaillie d’un mauvais pressentiment, qu’elle tait à son père. Le ministre apprend au vainqueur des Siciliens que le roi a érigé une statue commémorative de ses hauts faits, en son honneur, et qu’il souhaite donner à Donna Anna un époux digne de sa famille, son propre neveu, le duc Ottavio. La promise pâlit. (Par modestie, répond le Commandeur) La jeune femme affirme que son coeur est à disposition du roi.).

Scène 4 : Restés seuls, Donna Anna fait part à son père de son dégoût à épouser le duc. Le Commandeur la somme d’obéir si elle ne veut pas voir son amour paternel changé en haine. (Aria « Tutta dal mio volere / la sorte tua dipende ») [La version enregistrée donne « Solo dal mio volere »]. Donna Anna sort de scène, refusant ce mariage.

Scène 5 : (Vue de bord de mer avec des cabanes de pécheurs) Elisa reproche à Don Giovanni de ne pas l’épouser encore. Celui ci lui dit qu’il la fera appeler à la ville le moment venu pour la cérémonie. Arlechino comprend qu’il peut inscrire son nom sur la liste. Don Giovanni s’en va, sans intention de revenir. [Cette scène est coupée dans l’enregistrement.] .

Scène 6 : [Scène 5]. (Appartements de Don Alfonso). Don Alfonso reçoit l’ordre d’arrêter Don Giovanni qui a fui vers la Castille après avoir séduit et abandonné Donna Isabella, fille du duc d’Altomonte. Il doit aussi renvoyer Donna Isabella à son père. (Air : « Come in un nobil petto / può darsi un cor si fiero »)

Scène 7 : [Scène 6]. (Rue avec vue sur la maison du Commandeur) Arlechino fait le guet pour Don Giovanni. (Aria : « Conservati fedele ; / pensa ch’io sto al sereno ») Ce dernier a été séduit par Donna Anna qu’il avait remarquée lors d’un précédent séjour en Castille. Quand les deux hommes se retrouvent, ils ne se reconnaissent pas et un duel s’ensuit entre maître et serviteur. (Duetto : « Per esempio se il nemico ») Arlechino est envoyé en éclaireur.

Scène 8 : [Scène 7]. (Appartements de Donna Anna.) Donna Anna renvoie sa servante Lisetta, car elle veut rester seule avec ses pensées.

Scène 9 [Scène 8]. : Lisetta en sortant de chez sa maîtresse entend du bruit en sortant, elle s’enfuit paniquée. (Air : « Mi sento venir meno, / mi sento inorridir »)

Scène 10 [Scène 9]. : [didascalie pour d’Esterhàza : Magnifique jardin du Commandeur avec des grilles qui servent de défense au palais, divers végétaux et deux urnes. Lune qui resplendit.] Don Giovanni fait part à Arlechino de son intention d’enlever Donna Anna. (Recit Accto : « Non, non m’inganno.. ». et Aria « Dell’onda sdegnata / non teme l’orgoglio ») Arlechino pris de peur, s’enfuit hors de la demeure.

Scène 11 [Scène 10]. : Donna Anna résiste à son agresseur et en se débattant démasque Don Giovanni qui la menace de son épée. Le Commandeur qui survient le reconnaît. Anna va chercher du renfort. Le Commandeur provoque Don Giovanni en duel ; les deux hommes se battent. Le Commandeur est blessé à mort. (Air : « Dalle squarciate vene / scorre in più parte il sangue... » ) Il meurt. Don Giovanni s’enfuit.

Scène 12 : [devient suite de la scène 11 pour Esterhàza] [suite scène 10, qui enchaîne avec les ajouts d’Esterhàza, voir ci-dessous]. Donna Anna trouve le corps de son père et jure vengeance. (Air : « Tutte le furie unite / dentro il mio petto io sento ») [Air de Jommelli substitué à Esterhàza, puis.. ajouts ci-dessous.

La scène 11 reprend la scène 11 de Prague ainsi que l’air de Donna Anna (ancienne scène 12), qui est suivie de l’entrée d’Arlechino qui va se cacher dans une des deux urnes du jardin.

Une nouvelle scène 12 a été écrite : les serviteurs de Donna Anna, Don Alfonso et Lisetta rejoignent Donna Anna sur le perron du palais, armés et munis de torches et chantent un ch’ur (Giusto ciel, cos’ho veduto ... ) d’horreur et de fureur, tandis que Don Giovanni et Arlechino font par de leurs craintes (DG : « E sento in tal momento / già lacerarmi il cor » et A : «  E ticche, ticche, tocche / mi va facendo il cor ») ]


Acte II.
Scène 1 : (Rue avec vue sur le palais du commandeur) Don Giovanni se lamente sur son sort : la beauté de femmes est fatale, car il est devenu un meurtrier à cause d’elle, et il a la justice royale à ses basques. Il demande à Arlechino d’aller à l’auberge dire qu’il a déjà quitté la ville. Ce dernier le persuade de ne partir qu’après avoir pris son repas. [Légère coupure dans le récitatif]

Scène 2 (Appartements de Don Alfonso) Donn’Isabella se présente à Don Alfonso qui lui apprend que le roi fait rechercher partout Don Giovanni, car il a tué le Commandeur. Donn’Isabella déplore qu’un aspect extérieur si séduisant cache une âme aussi noire. (Aria : « È folle chi crede / costanza in amore… »)

Scène 3 : (Hall avec divers mausolées, parmi lesquels on trouve la statue du Commandeur.) Don Giovanni en quête d’asile se rend dans le mausolée et s’endort aux pieds de la statue du Commandeur : il cherche à oublier ses « pensées morbides ». Donn’Anna qui vient se recueillir devant la tombe de son père le trouve endormi. Elle est outrée de trouver le meurtrier et se demande si elle ne doit pas le tuer avec sa propre épée (Aria : « Ombra del padre amato / Dimmi che vuoi da me ... ») Au moment où elle va le frapper, Don Giovanni s’éveille et fléchit sa détermination ; il lui rappelle l’amour qu’il a pour elle, lui demande sa main en gage de pénitence, puis lui demande de le condamner sans passer par la justice royale. Elle hésite, est émue malgré elle et part.

Scène 4 : Arlechino rejoint son maître pour lui dire que le repas est prêt. Don Giovanni se demande si le Commandeur aura plus de compassion pour un amant frustré et repentant, et s’il lui donnera un signe de son pardon. Il pousse Arlechino à inviter la statue à partager son repas. La statue opine. Don Giovanni envoie Arlechino à l’auberge et lui demande de ne parler de son invité à personne.

Scène 5 : Resté seul, Don Giovanni se demande où son inconscience bravache le conduit ; il est tourmenté par l’image de ses victimes qui le tourmentent. (Recit. Accto : « Don Giovanni, che fai ... » .et Aria : « Perché dal Cielo un fulmine / sul capo mi precipiti... »)

Scène 6 : (Une salle dans l’auberge) Arlechino courtise Corallina, la fille d’auberge, qui n’est pas insensible à ses avances (Aria : « In quel tuo viso / leggiadro, furbetto »)

Scène 7 (Appartements de Don Alfonso) : Donn’Anna révèle à Don Alfonso qu’elle a vu Don Giovanni dans le mausolée de son père. Le ministre est outré, l’assure que la garde royale le recherche activement, et qu’elle sera vengée. Il précise qu’il punira le meurtrier, quitte à le faire mourir de faim dans un cachot, car la clémence, si elle est digne d’un roi, ne doit pas être accordée aux meurtriers endurcis. (Aria : « Talora la clemenza / giova d’apresso al trono ».) [Scène 8 : Donn’Isabella, seule, se lamente sur le sort réservé à Don Giovanni et espère tout à tour le sauver et s’arracher son amour du coeur. Récit : « Mora l’infido, sì, mora.... » et Aria : « Mi sento nel seno / dal duolo tiranno / che pieno d’affanno / Mi palpita il cor. »]

Scène 8 : [Scène 9] (Salle avec une table magnifiquement garnie.) : Don Giovanni est assailli de pensées mélancoliques et demande à Arlechino de le divertir en lui chantant une chanson. Ce dernier chante une parodie d’opera seria (Aria : « Padre, figlia, Siface,, / adorato mio re ».) Don Giovanni le fait taire et s’interroge sur le délire qui lui a fait parler à un supposé spectre.

Scène 9. [suite de la scène]. Entrée des aubergistes Corallina et Tiburzio, qui se mettent à servir. Menuet. [Scène 9].[scène 10] Don Giovanni porte un toast à la noblesse (Bohémienne / aux Esterhaza / Allemande ) et au pays des spectateurs. Arlechino porte à son tour un toast aux filles du pays (en mauvais allemand italianisant) (Scena : « Euch bleibe ich stets ergeben / Mägdchen, die schön und herzig seyd ») Don Giovanni se persuade qu’il a rêvé la rencontre avec la statue, et demande qu’on lui serve son repas. (Finale) Le repas est servi. Au moment où l’on sert les plats, on cogne à la porte. Les hôtes sont terrorisés, Arlechino annonce que c’est la statue. Don Giovani s’avance pour le recevoir tandis que Corallina et Tiburzio vont se cacher dans la cave.

Scène 10 : Le Commandeur refuse de manger avec Don Giovanni et l’invite à manger chez lui, ainsi que son serviteur. Le noble accepte l’invitation, refusant de montrer de la peur. Le serviteur précise qu’il préfère jeûner.

Scène 11 : Corallina et Tiburzio reviennent et demandent si la statue est bien partie ; ils veulent s’enfuir. Don Giovanni et Arlechino (qui sort de dessous la table) les rassurent. Chœur final qui exprime les craintes des roturiers (« Oh, che imbroglio ! Oh ch’accidente ! / Dal spavento, dal timore / va balzando in petto il core, / posso appena respirar ») tandis que Don Giovanni leur reproche leur frayeur indigne d’un cœur bien né (« Non vi turbi l’accidente / è viltà d’aver timore ; imparate dal mio core / ogni inconto a superar » ) [Les versions de Vienne de 1777, Esterhàza de 1781 et l’enregistrement disponible substituent à la fin de la scène un chœur à 4 dans lequel les protagonistes expriment leur soulagement et décident de faire la fête accompagnés par divers instruments.]


ACTE III
[Pas d’acte III : dans la continuité du précédent pour Esterhàza et l’enregistrement]
Scène 1 : Lieu reculé
[Cette scène ne figure pas dans l’enregistrement]. Le Commandeur offre à dîner à Don Giovanni. Arlechino, terrifié, demande à celui-ci de ne pas s’approcher. Le repas consiste en aspics et serpents ; Don Giovanni s’en offusque, mais le Commandeur lui explique qu’il est traité selon son mérite et l’invite à manger. Ce dernier va s’exécuter, ne voulant pas témoigner de la peur, mais son hôte l’en empêche et lui demande de se repentir : le Ciel est las de ses crimes. L’endurci refuse, et rétorque qu’il préfèrerait plutôt invoquer les puissances infernales qu’un Dieu menteur. La statue demande alors que cette âme coupable soit précipitée dans les Enfers. Arlechino s’enfuit.

Scène 2 : Appartements de Don Alfonso [Cette scène ne figure pas dans l’enregistrement]. Le ministre annonce à Donn’Anna que les recherches sont restées vaines et que Don Giovanni demeure introuvable. Arlechino survient hors d’haleine pour annoncer que son maître a été emporté par le diable, à l’incompréhension de son auditoire. Il demande alors qu’on fasse quérir Corallina pour corroborer ses dires. Don Alfonso sort pour mener l’enquête.

Scène 3 : Donn’Anna espère que le Ciel a puni le traître, ce qui serait le seul moyen de ramener la paix à son âme. [II, 12 sans le récitatif précédant l’air : Appartements de Donn’Anna]. : Aria de Donn’Anna : « Geme la tortorella / nel caro nodo amato »

Scène 4 [II, 13]. Corallina retrouve Arlechino et confirme son récit. Elle se lamente sur son sort, car elle a été séduite par Don Giovanni qui lui a promis le mariage. Don Alfonso demande où est Donn’Anna (qui n’a pas été vue par les autres) et annonce que la justice divine est effectivement passée avant la justice humaine, et que Donn’Isabella sera reconduite dans son pays. Que ce terrible exemple qu’est le sort de Don Giovanni apprenne à tous que les débauchés et les impies sont toujours punis.

Scène 5 : [Cette scène ne figure pas dans l’enregistrement]. Corallina et Arlechino décident de se marier.

Scena ultima : (Enfers) Don Giovanni est tourmenté par un choeur de furies, qui lui énumèrent ses victimes. [L’opéra se termine ici pour la version pragoise, mais l’enregistrement ajoute un chœur final qui se réjouit du retour au beau temps. (Segue Scena ultima : Donn’Anna, Arlechino, Corallina, Don Alfonso : « La tempesta è gia svanita / già sereno è fatto il Ciel ».).






Le livret : un texte sous influences


Nunziato Porta a tiré le livret de sources multiples, les principales étant les incontournables versions du mythe produites par la commedia dell’arte, le texte de Cicognini et la pièce de Goldoni datant de 1736 : Don Giovanni Tenorio ossia Il dissoluto. Ce texte avait d’ailleurs été renié par Goldoni, qui trouvait par ailleurs que la légende était un tissus d’âneries, mais qui fut forcé de réintégrer l’’œuvre dans la seconde édition florentine de ses textes datant de 1754, car une version pirate de la pièce, imprimée à Bologne, s’était mise à circuler.

Le texte de Goldoni n’est pas un de ses meilleurs efforts. Il essaya de faire une comédie sérieuse à partir d’une histoire qu’il qualifia lui-même de « scorretta e irregolare », « piena zeppa di di impropritetà e stolidezze ». Il avoue ne pas comprendre lui-même comment ce récit continuait à s’attirer les faveurs du public. En cela il rejoint les critiques que les lettrés et le public élégant adresse aux mises au théâtre du mythe depuis le début de sa carrière européenne.

Goldoni tenta d’insuffler une moralité supérieure au mythe, tout en reconnaissant la fascination du public envers les différentes transgressions du protagoniste principal. Il évacua donc de son texte tous les épisodes flamboyants et improbables : le serviteur au comique parfois vulgaire, le naufrage du début, la statue parlante, le dîner avec le mort etc…

Son Don Giovanni meurt foudroyé et non entraîné aux Enfers comme dans des versions plus traditionnelles. Son héros est au final comme privé de substance, car Goldoni essaya de le moraliser tant qu’il put. Les autres personnages souffrent aussi de changements par rapport au canon du mythe.

Donna Anna devient une jeune femme ambitieuse dont la seule obsession semble être d’épouser le roi. Elle n’éprouve que dégoût pour le Duc Ottavio, qui n’a en retour qu’aversion pour elle. Ce dernier n’est en fait intéressé que par Donna Isabella, séduite et abandonnée par Don Giovanni, et qu’il épousera à la fin.

Un des personnages principaux de Goldoni est Elisa, la paysanne séduite par Don Giovanni. Avec cette figure Goldoni règle ses comptes : le personnage était interprété par Elisabetta Passalacqua avec laquelle il venait de vivre une histoire d’amour malheureuse. Il modela le personnage sur la comédienne, et créa une figure rusée, menteuse, infidèle et irrésistible !

La structure principale des personnage secondaires de Porta est directement tirée de la pièce de Goldoni, comme on peut déjà s’en rendre compte. Mais ces aspects qui donnent aux personnages un aspect « moderne » pour les auditeurs d’aujourd’hui ont du paraître plaqués à ceux du XVIIIe siècle, car s’éloignant par trop du discours attendu. D’autant plus que ces velléités de se départir des schémas habituels n’aboutissent pas forcément dans une résolution satisfaisante.

La figure principale, Don Juan, chantée ici par un ténor, comme pratiquement toutes les moutures avant celle de Mozart et Da Ponte, souffre également de se départir des règles implicites du personnage. En ce sens, il se rapproche par moments de l’Acrimante de l’Empio Punito : un presque anti-héros, un peu ballotté par les circonstances et souffrant d’un sens moral plus développé que ses autres avatars. Cette faille rend d’ailleurs ses transgressions plus fortes, car il a pleinement conscience de ses fautes et des crimes qu’il commet : il manque d’ailleurs presque au code d’honneur de ses pairs, car le duel avec le Commandeur lui semble être un meurtre comme il l’avoue par la suite (II, 1). Cet excès de scrupule crée un effet bizarre.

Le personnage est souvent surprenant pour le spectateur et soumis à des variations souvent peu explicites : autant il peut se montrer par endroits intrépide, impérieux et séducteur, autant il est par moment presque lâche, pleurnichard et soumis à ses nerfs plus comme une petite maîtresse que le cavalier napolitain qu’il est supposé être. Sa malédiction envers la beauté féminine (II, 1 : « Oh donne all’uom funeste per la vostra beltà ! / Reso omicida già mi sono per voi. » [Femmes dont la beauté est fatale aux hommes ! / Me voici devenu meurtrier à cause de vous.]) n’est pas vraiment conforme au mythe et met un peu mal à l’aise. Certains aspects du personnage sont également maladroits : pourquoi insiste-t-il tant pour manger son dîner dans l’auberge au lieu de fuir la ville (il a été reconnu par le commandeur, Donna Anna connaît l’identité du meurtrier et la justice royale est à ses trousses !), si ce n’est pour demeurer près du lieu d’érection de la statue et permettre à la narration de suivre son cours...

Il est vrai que Porta joue sur plusieurs registres et essaye de mélanger les côtés bouffes de la légende, telle qu’elle est perçue par le théâtre de tréteaux et les côtés plus sérieux, suivant en cela Goldoni...

On retrouve donc également les éléments traditionnels du mythe et son comique habituel : récriminations, balourdise et roublardise du serviteur maltraité, présence surnaturelle de la statue aux repas de Don Giovanni, etc.

La scène du faux duel entre Don Giovanni et son serviteur qui ne se reconnaissent pas devant la demeure de Donn’Anna est un vieux lazzo directement tirée de Cicognini (I, 7)

Porta accentua cet aspect de son livret pour la reprise pragoise de 1777 : il insiste par exemple sur le soulagement ressenti par les témoins de la première rencontre entre la statue et le libertin qui terminent par un quatuor incitant à prendre du bon temps. Dans la première version, les protagonistes pouvaient à peine reprendre leur souffle après avoir assisté à la scène…

Le librettiste distingue bien les deux registres des personnages, nobles et populaires. Les personnages en sont la preuve, et ne se rencontrent pas, ou peu s’en faut. Seul le hasard les mets en présence (naufrage) ou encore la présence dans un lieu de passage obligé (auberge).

Comme pour tout opera buffa de la période, les registres dramatiques s’entremêlent : on trouve dont des personnages semi-serie, comme Donna Anna qui a donc sa scena d’ombra (« Ombra del Padre amato / dimmi che vuoi da me ... ») un peu trop rapide pour être entièrement prise au premier degré, et des personnages plus trivialement comiques (les aubergistes).

Allusion aussi au genre sérieux ; on pense irrésistiblement à la Rodelinda d’Antonio Salvi ou Nicola Haym- cette scène où Donn’Anna trouve le meurtrier de son père endormi au pied du monument de ce dernier... Ce topos de seria est de toute façon vite détourné.

Il est d’ailleurs significatif que Arlechino soit le seul personnage qui évolue librement dans ces deux mondes, comme un quasi déclassé : il joue le grand seigneur vis-à-vis d’Elisa, la fille de pêcheurs, puis de Corallina, l’aubergiste, et est capable de parodier le genre noble dans ses attendus caricaturaux.

Porta s’est en effet amusé à insérer des allusions aux livrets de Metastasio dans le cours du discours d’Arlechino.
Attendant Don Giovanni dans la rue, le valet paraphraser l’air d’Artaserse (I, 1) « Conservati fedele / pensa ch’io resto e peno ; / e qualche volta almeno, / ricordati di me. » [« Reste fidèle / pense que je reste et souffre / et quelquefois au moins / rappelle-toi de moi. »], qui devient « Conservati fedele / pensa ch’io sto al sereno / ch’un raffredore almeno / mi prenderò per te ». [« Reste fidèle / pense que je suis sous un ciel calme / et qu’un refroidissement tout au moins / me saisira pour toi. »]

L’air que chante Arlechino pour divertir Don Giovanni pendant son repas (II, 8) est un salmigondis de personnages célèbres de Metastasio : Siface (Siface, Re di Numidia), Ezio (rôle-titre de l’opéra) Mandane (Artaserse, Ciro riconosciuto), Marzia (Catone in Utica) Fulvia (Ezio), Berenice (Antigono), Catone (Catone in Utica)’ Ce n’est sans doute pas un hasard si la plupart des personnages énumérés illustrent des conflits père-fille.

Et le valet est assez éduqué pour rétorquer à son maître, par un jeu de mot savant lors du finale :
DGiovanni : Prendete, ecco, l’arrosto, / e questo è il fricandò.
[Prend, voici de la viande grillée, / et voici le fricandeau.]

Arlechino : Ariosto e Fracastoro.

Si on n’a plus besoin de présenter l’Arioste, il suffit de préciser que Girolamo Fracastoro (1483-1553) est un poète et médecin passé à la postérité pour son Syphilis sive Moribus Gallicus...

Si le Convitato n’a pas directement inspiré le Don Giovanni de Da Ponte comme le fit la version de Bertati/Gazzaniga, on pourrait avancer que la structure de l’air de Pasquale de l’Orlando Paladino de Porta ressemble fortement à l’air du catalogue de Leporello, et est sans doute une influence directe, comme l’ont fait remarquer C. Headington, R. Westbrook et T. Barfoot.
Ho viaggiato in Francia, in Spagna,
Ho girato l'Allemagna,
La Sassonia e la Turchia;
Ma vi giuro in fede mia
Che ho una fame da crepar.
Ho espugnato Varadino
Sono stato nel Pechino,
Vidi ancor la Tartaria;
Ma vi giuro in fede mia
Che ho una fame da crepar. (etc)

Cependant la vogue des airs de catalogue dans l’opera buffa du XVIIIe rend cette filiation problématique, car il s’agit d’un topos habituel à ce genre.

De même, toute ressemblance entre le
“Pian pianino me ne vo..
Ah, trovassi almen la porta,
per farla un po’ più corta,
io di qua me n’anderò. »
de Lisetta (I, 9) et le plus fameux
“(Più che cerco, men ritrovo
questa porta sciagurata;
Piano, piano, l'ho trovata!
Ecco il tempo di fuggir.) »
de Leporello (II, 7)
ne saurait être que fortuite…


Cette version fut également un cul de sac opératique, car les versions élaborées par la suite se détachèrent de ce modèle pour revenir vers une tradition plus assurée. (On ne peut vraiment prendre en compte la version de Gioacchino Albertini et Wojciech Boguslawski d’après Porta à Varsovie en 1783, qui est plus adaptation de l’’uvre qu’une nouvelle étape dans l’élaboration du mythe).

Elle reste cependant une tentative intéressante pour rénover le genre de manière originale, malgré certaines maladresses. Souhaitons que les œuvre qui suscita un renouveau d’intérêt pour cette thématique littéraire et donna indirectement l’occasion à Mozart d’écrire ce qui fut par la suite considéré comme « l’opéra des opéras ».




Bibliographie utilisée :



Aspinall, Michael. Notice de Il Convitato di pietra, CD Bongiovanni, 2005.

Da Ponte, Lorenzo. Memorie. I libretti mozartiani. Milano: Garzani Editore, 1976.

Henzel, Christoph. "Righini" dans New Grove dictionnary of Music and Musicians.

Hunter, Mary. The Culture of Opera Buffa in Mozart's Vienna: A Poetics of Entertainment. Princeton : Princeton University Press, 1999

Link, Dorothea. The National Court Theatre in Mozart’s Vienna: Sources and Documents 1783-1792. Oxford, 1998

Kelly, Michael. Reminiscences of Michael Kelly, of the King’s Theatre, and Theatre Royal Drury Lane, including a period of nearly half a century, with original anecdotes of many distinguished persons, political, literary, and musical. New York, 1826 (deuxième edition)

Lanapoppi, Aleramo. Un certain Da Ponte. Paris :Liana Levi, 1991.

Mandel, Oscar. The Theatre of Don Juan: A Collection of Plays and Views, 1630-1963. Lincoln, NE : University of Nebraska Press, 1963.

Mozart, WA. Correspondance. Tome III : 1778-1781. (Edition de Geneviève Geffray) Paris : Harmoniques, Flammarion, 1989.

New Grove Dictionary of Music and Musicians, ed. S. Sadie and J. Tyrrell (London: Macmillan, 2001) et version informatique.

New Grove Dictionnary of Opera.

Platoff, John. "Catalogue Arias and the ‘Catalogue Aria' " dans Wolfgang Amadè Mozart: Essays on His Life and His Music. Sadie, Stanley (éd.) Oxford :Clarendon Press, 1996.

Robbins Landon, H. C. Haydn : Chronicle and Works. Tome 2 : Haydn at Esterhàza. Bloomington : Indiana Univ. Press, 1976.

Russell, Charles C. The Don Juan Legend before Mozart: with a Collection of Eighteenth-Century Opera Librettos. Ann Arbor : University of Michigan Press, 1993. (Contient le texte du livret en trois actes de 1776)

Vignal, Marc. Haydn. Paris : Fayard, 1989




Discographie





Vincenzo Righini - Il Convitato di pietra, ossia Il Dissoluto (Le convive de pierrre)
Bartolo Musil : Don Giovanni Tenorio
Augusto Valença : Arlechino
Francesca Lanza : Donna Anna
Sang Man Lee : Il Commendatore
Maurizio Leoni : Don Alfonso
Yoon-Jin Song : Donna Isabella
Veronica Soldera : Lisetta
Mauro Corna : Ombrino / Tirburzio
So-Young Shin : Elisa
Gonnie van Heugten : Corallina

International Belcanto Orchestra
Fabio Maestri direction

CD Bongiovanni GB 2384/85-2, 2005
(Enregistré en septembre 2003)




Ce dossier a été également publié sur ODB-Opéra en 2005. Tous droits réservés.
Photographies © DR.

On lira également avec profit,
Luciano Paesani, Porta, Bertati, Da Ponte, Don Giovanni. con il fac-simile del libretto di Nunziato Porta per Praga del 1776. Introduzione di Tomislav Volek. Il Segno e il lettere, Università degli Studi ‘G. d’Annunzio’, 2012. ( disponible en ligne. )