lundi 28 avril 2014

Arsène Lupin (M Leblanc, F de Croisset, pièce de théâtre, 1908)




 


En août 1908, Maurice Leblanc, en villégiature à Saint Gervais (dans les Alpes) travaille à quatre mains  avec Francis de Croisset sur leur pièce de théâtre, Arsène Lupin. Lacteur André Brullé, alors à Chamonix, se faisait lire la pièce petit à petit par les auteurs.

Le manuscrit est accepté par Abel Deval (1863-1938), comédien et directeur du Théâtre de l'Athénée entre 1899 et1914, qui s’engage à monter la pièce sans même la lire au préalable !

La presse fait alors « monter la sauce » et oublie commodément que le duc de Charmerace et Lupin ne font qu'un, tout comme l’impossibilité manifeste de ne pas avoir de rôle-titre à si peu de jours de la première !
Arsène Lupin est un gentilhomme délicat à incarner et le docteur Deval , M. Maurice Leblanc et M. Francis de Croisset, hésitent encore sur te choix d'an interprète. Comme ils ne peuvent pas engager M. Gémier qui fut si longtemps Sherlock Holmes, comme M. Brûlé, qui fut si longtemps Raffles est retenu pour le très beau rôle du duc de Charmeras (sic), on cherche, on cherche un « policier-amateur »
Et peut-être bien qu'on a trouvé.
En effet, le « patron » serait très tenté et il se pourrait, bien qu'au lieu d'engager quelque illustre comédien, il s'engageât lui-même. (L'Aurore, 05/10/1908)

Quelques jours plus tard, le même organe de presse subodore que
M. Abel Deval ne jouera décidément pas sur la scène de son théâtre le personnage d'Arsène Lupin ; il est probable que c'est M. Thulé, un spécialiste des rôles de policier, qui en fera la création. (09/10/1908)

La répétition générale du 27 octobre sera un triomphe artistique et mondain. Une annonce de L'Aurore précise que
A 8 h. 1/2, à l'Athénée, répétition générale de Arsène Lupin (nouvelles aventures, d'après les romans de M. Maurice Leblanc), pièce en trois actes et quatre tableaux, de MM, Francis de Croisse! et Maurice Leblanc.
(Les dames ne seront admises à l'orchestre et au balcon que sans chapeau.) Demain, première représentation.

Les auteurs sont fêtés comme il se doit par la foule qui se presse…



Le 28 octobre 1908, on crée au Théâtre de l’Athénée une pièce signée Maurice Leblanc et Francis de Croisset, Arsène Lupin.
La distribution était la suivante :
André Brulé (Duc de Charmerace)
Paul Escoffier (Guerchard)
Bullier (Gournay-Martin)
André Lefaur (Le juge d'instruction)
Bénédict (Charolais père)
Félix Ander (Bernard Charolais)
J. Clément (Boursin)
Narball (Le commissaire)
Laurence Duluc (Sonia)
Jeanne Rosny (Germaine)
Germaine Ety (Victoire)
Terof (Firmin), André Dubosc (Dieusy), Bertic (Bonavent), Chartrettes (Jean), Ragoneau (L'agent de police), Cousin (Le concierge), Bonvalet (2ème fils Charolais), Bertrand (3ème fils Charolais), Marseille (Alfred), A. Marius (Le serrurier), Tribois (Le greffier), Alice Ael (La concierge), Maud Gauthier (Jeanne), Cézanne (Marie), Brizac (Irma)

Les décors sont de Chaperon et Lemonnier.

Si la critique est unanimement élogieuse sur l’interprétation d’André Brulé, qui reprendra souvent le rôle (jusqu’à Londres en 1921 !) et qui contribuera à fixer dans l’imaginaire collectif la figure du « gentleman-cambrioleur », on lit ça et là quelques réserves sur l’immoralité de la pièce et sur ses invraisemblances. Qu’importe ! le public est là, il se divertit, il rit, et le succès est au rendez-vous… Le théâtre joue à guichet fermé durant plusieurs mois. Pourtant,
« A l'Athénée, aujourd'hui, à deux heures, dernière matinée d'Arsène Lupin. Ce soir, 182e et dernière représentation de l'amusante comédie de MM. Francis de Croisset et Maurice Leblanc. »
(La Lanterne, 15/03/1909)

Le succès a été tel que de nombreux théâtre sollicitent les auteurs pour des reprises, mais
En dépit des nombreuses sollicitations qui leur parviennent demandant l'autorisation de jouer Arsène Lupin sur différentes scènes ou théâtres de quartiers, MM. Francis de Croisset et Maurice Leblanc se trouvent dans l'impossibilité de donner suite à aucune de ces demandes, M. Deval s'étant assuré Je droit de propriété du triomphant Arsène Lupin pendant cinq ans.
L'Athénée sera donc le seul, théâtre parisien qui, pendant ce temps, pourra faire applaudir les exploits du gentleman cambrioleur.
(La Lanterne, 13/12/1908)





De nouveaux personnages…

L’inspecteur Ganimard, ennemi juré de Lupin, est devenu Guerchard… pour ne pas vexer Antoine Gallimard, qui se serait ému (durant les répétions) d’un patronyme semblable au sien. Les auteurs auraient également eu peur d’un fou-rire à la répétition générale…

Le patronyme de l’inspecteur Guerchard est inspiré de Xavier Guicchard, l’inspecteur de police qui devint directeur de la PJ en 1934.

Le personnage de Sonia, compagne de Lupin, fera sa réapparition dans la nouvelle « Edith au cou de cygne » (Les confidences d’Arsène Lupin.) Cette dernière ne profitera pas longtemps de sa vie criminelle, car Maurice Leblanc écrira  par la suite : « Je faisais allusion à sa dernière visite [de Lupin], visite qui suivait la fameuse aventure du diadème, son mariage rompu,sa fuite avec Sonia Krichnoff, et la mort horrible de la jeune Russe. » (L’Aiguille Creuse)





Petit florilège de la critique

« Vous n'hésiteriez sans doute guère à me croire si je vous avouais avoir médiocrement aimé Arsène Lupin. Je n'ai jamais professé de tendresse bien ardente pour cet insupportablement banal Sherlock Holrnès, je ne tomberai pas à genoux devant Lupin.
Et pourtant, quelle différence entre ces deux œuvres, Sherlock et Lupin. Autant l'une avec ses décors britanniques, sa raideur, sa morgue pesante, sa brume maussade fut endormante, monotone, autant Lupin est une œuvre française, pleine de vie, de turbulence, de gaité, d'esprit, de feu.
Le Lupin de l'Athénée, vous savez que c'est celui de Maurice Leblanc, romancier émouvant, jamais indifférent, habillé par Francis de Croisset, un de nos meilleurs et de nos plus spirituels dramaturges.
Par certains détails, la pièce de ce soir évoque les livres de Maurice Leblanc, mais dans son ensemble, elle est presque entièrement originale. Si elle ne m'a pas plu, c'est que ces sortes de duels entre un policier et un bandit me laissent indifférent. Oh ! Je sais bien que ce n'est pas l'avis courant.
Les journaux, sans doute à court de copie, nous ont tellement accoutumés au détail méticuleux des moindres crimes, que de tels récits s'élèvent pour nous, par la force de l'habitude à la hauteur d'une distraction intellectuelle. Il fallait s'attendre à ce que Lupin, roulant la police, fut populaire à Paris, comme de tout temps le fut Polichinelle rossant le commissaire. Pourtant, c'est peut-être précisément en raison de cette disposition d'esprit du public que j'ai trouvé une fêlure dans le caractère de Lupin, un défaut de construction dans la pièce, tous deux dus évidemment à la collaboration de Francis de Croisset.
Les trois premiers tableaux sont remplis- et vertigineusement animés des luttes de Lupin contre les policiers. Chaque fois à la grande joie du public, Lupin est vainqueur. Tout concourt d'ailleurs à le rendre sympathique et là se trouve la suprême habileté des auteurs. Lupin, c'est ici le jeune duc de Charmerace délicieusement élégant, mondain, gracieux. Lupin, c'est Brûlé, la coqueluche de toutes ces dames et de toutes ces demoiselles, Brulé, dont le seul détracteur est au Palais, l'avocat de M. Porel.
Eh bien, ce Lupin roule la police après les aventures les plus ahurissantes. Le grand policier Guerchard, gloire du quai des Orfèvres, le laisse échapper. Sous son nez, à sa. barbe, tel cambriolage attendu se perpètre a. la minute annoncée. Et Lupin, après une scène d'adorable ironie, révèle son identité au vieux policier, puis le bouscule et s'évade.
Or, savez-vous bien la conclusion de cette pièce dont le principal agrément était d'y voir rosser la police et triompher le voleur, choses dont sont friands les Français ? Non?
Eh bien, Lupin, le grand Lupin, le seul, l'unique, le vrai, l'incomparable Lupin désarme, il abandonne sa vie de luttes et d'aventures. Lupin devient honnête homme par amour. Amour, voilà bien de tes coups ! Il me semble qu'il y a là une fêlure dans le caractère multiforme, éblouissant, amusant de Lupin, et que ce retour à l'honnêteté, tout préparé qu'il fut par une scène particulièrement émouvante, devait décevoir les spectateurs comme il m'a déçu.
J'ajoute qu'il y a là, de la part des auteurs, à proprement parler, une irrévérence, de montrer un voleur s'acheminant à la vertu alors que leur public est résolument venu pour se délecter du contraire.

Je constate pourtant que les Parisiens n'ont pas fait grise mine à Arsène Lupin.
Et si cela m'a réjoui pour lui, à cause de ses parents qui sont de braves gens, cela m'a un peu navré pour les Parisiens. Il est toujours désagréable de voir le public s'intéresser à de certaines oeuvres que l'on n'estime que médiocrement. Ce bon accueil cordial sans enthousiasme il est vrai sera matière à réflexions pour les vieux Philosophe.
André Brulé est. toute la grâce, toute la séduction, toute la coquetterie masculine.
Il est le Roi de nos jeunes premiers.
Escoffier, dans le policier Guerchard, nous a grandement changé du Sherlock- Gémier. Escoffier, c'est le policier français.
Il a joué sobrement, avec tact. Auprès d'eux, André Lefaur, Bullier, Clément, Narbal, Bénédict, Bose, Belic dont peut-être eût-ce été le rève de jouer Lupin, et qui peut-être y eût. réussi, Mme Laurence Duluc, trop mélancolique, mais souvent émouvante, Mlle Jeanne Rosny, insignifiante, Germaine Ety, Fernande Brissac, toujours jolie, forment les principales lignes d'une interprétation qui eût gagné à plus d'homogénéité.
Mais, comme dit M. Deval, on ne peut être à la fois au four et au moulin, je veux dire à l'Athénée et aux Bouffes.
Vendredi, 30 octobre 1908.
ROBERT VALDOR » (La Critique indépendante, 05/11/1908)




« [...] Ces messieurs [Lupin et Guerchard] me jugeraient bien simple de disputer sérieusement sur des personnages qu'ils n'ont pas pris au sérieux et qui n'existent qu'en tant que rouages d'une horloge industrieusement construite. Ils n'ont pas eu d'autre prétention que de nous amuser en s'amusant ; s'ils avaient achevé leur esquisse, poussé plus loin l'analyse des caractères, ils eussent écrit une pièce moins artificielle, mais probablement aussi moins mouvementée. Acceptons ce qu'ils nous donnent ; ne leur reprochons pas l'extrême puérilité de leur dénouement, l'inconcevable facilité avec laquelle Lupin se délivre des menottes de Guerchard — et je suppose que Guerchard avait dû les river solidement! — les trucs médiocres de l'armoire roulante, de l'ascenseur-lavabo qui facilitent l'évasion finale de Sonia et de Lupin; consentons même à croire, s'ils l'exigent, que ces gentils amants redeviendront probes ; considérons leur conversion soudaine comme un hommage à la vertu; abandonnons-nous pour un soir au délice de n'avoir que douze ans et de proclamer, sans arrière-pensée, qu'aucun théâtre du monde ne vaut les marionnettes...

M. André Brûlé a notablement contribué à l'heureuse issue de la représentation.. .Il est exquis; il réalise l'idéal du personnage tel que les auteurs l'ont rêvé, vigoureux, félin, sensible, avec des câlineries de chat, des bondissements de panthère, de la férocité et du charme, une sveltesse élégante et musclée. Et ce n'est plus l'éphèbe dont la grâce équivoque nous inquiéta d'abord ; il a acquis la virilité, l'autorité; c'est un joli jeune homme et un parfait comédien.
2 novembre 1908. » (Adolphe Brisson, Le Théâtre et les moeurs. Paris: E. Flammarion, pp. 115-116.)


« [...] Un peu longue à se mettre en train, la pièce devient palpitante à partir du moment où commence véritablement le duel entre Arsène Lupin et le policier Guerchard, et les deux derniers actes, où s'accumulent les complications et se pressent les coups de théâtre, ont mérité d'être applaudis par un public toujours très friand de ce genre de spectacle. Les trucs ont du bon, sans doute. Nous féliciterons surtout les auteurs de n'avoir pas proscrit toute littérature de leur œuvre, et nous y avons salué au passage de jolis mots, signés de Croisset. Nous avons dit le succès, le succès sûr. Et pourtant, '' si l'on y réfléchit, c'est notre confrère Paul Souday qui, très justement s'exprimait en les excellents termes que voici, cet Arsène Lupin est une pièce obscure et presque inintelligible. Voilà un voleur qui s'est approprié les papiers du duc de Charme- race, mort au cours d'un long voyage au Pôle Sud, qui, à la faveur d'une ressemblance physique, a réussi à se faire passer pour le duc authentique e4, sous ce nom, épousera demain la fille de l'archi-millionnaire M. Gournay-Martin. Il n'a plus, pensez-vous, qu'à se retirer avec fortune faite et à jouir paisiblement de cette prospérité. Pas du tout Il poursuit le cours de ses brigandages comme s'il en avait encore besoin. Et qui va-t-il dévaliser? Son propre futur beau-père, dont sa fiancée est l'héritière unique c'est-à-dire qu'en somme il va se voler lui-même et risquer le bagne sans l'ombre d'un bénéfice possible. C'est le comble de la démence. Eh bien le public ne semble pas un instant gêné par cette absurdité. Au contraire! Plus c'est absurde, plus c'est passionnant.'' 

Arsène Lupin, c'est André Brulé, plein d'élégante désinvolture et d'impertinence; il y montre de l'audace, de l'émotion et parfois même de la puissance pourvu que ce grand jeune premier ne se cantonne pas en ce genre de rôles Son redoutable adversaire, le policier Guerchard, c'est un nouveau venu, entrevu à peine à l'Odéon, M. Escoffier, qui a fait là une composition très fine et très observée. N'oublions ni M. Bullier, qui nous a donné un très plaisant Gournay-Martin ni M. Lefaur, qui a dessiné de spirituelle façon la silhouette du juge d'instruction important et niais ni Mlle Laurence Duluc, fort émouvante dans son rôle de voleuse que son amour pour « le duc » conduit au repentir ni Mme Germaine Ety, touchante et naturelle en la vieille Bretonne dévouée au gentleman-cambrioleur. Voilà une pièce que verront toutes les jeunes filles de Paris. Elle se jouera un an. » 
(Les Annales du théâtre et de la musique, 1908, pp. 401-402)


« MM. Francis de Croisset et Maurice Leblanc jugeant que le succès de Raffles n'était pas épuisé, en ont tiré, du roman de M. Leblanc, une seconde édition, Quand on a compris que les deux premiers actes n'étaient que préparation, on s'est franchement diverti avec deux autres pleins de scènes ingénieusement amusantes. Impossible de mettre avec plus de verve la police aux prises avec les voleurs et de mieux donner raison au cambrioleur contre le cambriolé. Au vrai, ce n'est pas plus immoral que Guignol où le filou rosse le commissaire ; peut-être pourrait-on se plaindre de ce que, par imitation des anglais à qui la censure interdisant par moralité les drames passionnels, impose cette immoralité de prendre leurs héros dans le vol, nous nous plaisions à des histoires de brigand?, mais du moment qu'on rit, qu'on s'intéresse, je me refuse à examiner si, par une telle apologie de l'escarpe, nos voisins, l'innocent commis de banque ou la pauvre modiste, ne vont pas devenir Charmerace et Sonia.
Quel faiseur de succès que M. André Brulé ! Le public ne saurait lui résister et comment ferait-on devant tant d'élégance, de désinvolture, d'ironie et, tout à coup, d'émotion. Il retrouve en Charmerace son succès de Raffles et l'ennoblit même de certaines scènes de tendresse dramatique où il se montre artiste sur toutes les cordes, sans oublier celle qui devrait servir à pendre soin personnage.
M. Escoffier fut un détective de premier ordre, M. Bullier un bon Cambriolé, M. Lefaur un parfait Juge d'instruction «  idiot », Mme Duluc une voleuse idéale et tout  fait prévoir qu'après Arsène Lupin, imité de Raffles, nous aurons Raffles imite d'Arsène Lupin. » Charles Martel. (L’Aurore, 28/010/1908)





« Arsène Lupin, c'est la « comédie policière » actuellement à la mode, bâtie sur le modèle de Raffles et de Sherlock Holmes, bourrée d'aventures prodigieuses, de coups de théâtre imprévus, soutenue par une intrigue vertigineuse... Le célèbre voleur Arsène Lupin s'est substitué au feu duc de Charmerace, dont il a subtilisé les papiers ; sous ce nouveau nom, il s'introduit dans l'intimité du richissime financier Gournay-Martin et le dépouille; aidé d'une bande de cambrioleurs dont il est le chef mystérieux, il dévalise son hôtel ; une lutte terrible s'engage entre cet « escroc du grand monde », d'autant plus dangereux qu'il a toutes les apparences d'un parfait gentleman, et l'agent de police Guerchard, — duel épique qu'il serait impossible de raconter en détail.
Il faut le voir. La scène où ces ennemis acharnés s'épient, cherchent mutuellement à se « rouler », le dernier acte, où Lupin, vaincu par Guerchard, prend subitement sa revanche et lui échappe, sont des merveilles d'ingéniosité. MM, André Brûlé et Escoffier déploient une verve, une adresse, un feu extraordinaires. Et Mlle Duluc est charmante. » 
Jean Thouvenin (Les Annales politiques et littéraires, 08/11/1908, p. 449)


« Arsène Lupin a fait flores à l'Athénée : André Brulé continue de faire aimer le crime élégant et le vice ingénieux. »
Akademos N° 8. - 15 Août 1909, p. 295


 

Les informations sur l’écriture de la pièce sont tirées de Jacques Derouard, Maurice Leblanc, Arsène Lupin malgré lui. Paris : Librairie Séguier, 1989.

Ce texte a été réédité, entre autres, dans Maurice Leblanc, Arsène Lupin, Tome 1, Robert Laffont, 1986, coll. « Bouquins », p. 467-651.

On trouvera une version audio de la pièce sur litteratureaudio.com.

Un roman anglais, inspiré de la pièce de théâtre a également été écrit par Edgar Jepson: Arsène Lupin, An Adventure Story.

Un article passionnant éclaire une mention rapide de… Jean Jaurès dans la pièce : Duval Hubert, « Jean Jaurès dans « Arsène Lupin » : un avatar de l'imagerie jaurésienne », Cahiers Jaurès 4/ 2004 (N° 174), p. 75-86. (site Cairn.info)

Photographies de la pièce en 1908 par Larcher.

samedi 26 avril 2014

Possessed (Fascination) (1932)



Marian Martin (Joan Crawford), ouvrière dans une usine de boites en carton, est décidée d’échapper à sa condition. A la suite d’une rencontre fortuite avec Wallace Stuart, un fêtard New-Yorkais  (Skeets Gallagher), elle décide de se rendre en ville pour changer de vie. Elle rencontre le riche avocat Mark Whitney (Clark Gable) et devient sa maîtresse. Toutefois, elle passe pour une divorcée, Mrs Moreland aux yeux du monde, afin de sauvegarder ce qu’il lui reste de réputation, car Whitney ne semble pas décidé à l’épouser. Arrive en ville, son ancien fiancé, Al Manning (Wallace Ford), ouvrier devenu entrepreneur, bien décidé à obtenir un gros contrat de construction. Pour l’obtenir, l’appui de Whitney est essentiel…



Troisième collaboration filmique entre Joan Crawford et Clark Gable, le film repose en grande partie sur leur alchimie personnelle. Les deux acteurs avaient en effet une liaison secrète doublement adultère, qui fut mise à profit par le cinéaste Clarence Brown, comme le relate elle-même l’actrice :
« Il ressentait l’attraction volcanique entre ses deux stars et l’utilisait pour intensifier son film. Nos personnages étaient censés être follement amoureux. Quand les scènes étaient finies, l’émotion, elle, continuait. »




Cette irruption de la réalité dans la fiction n’est jamais plus apparente que dans la scène où Marian, hôtesse d’une soirée chez l’avocat, chante en différentes langues tout en s’accompagnant au piano pour un auditoire masculin fasciné. Elle termine en dédiant, les yeux dans les yeux, une chanson d’amour à Whitney, qu’on devine tout aussi séduit que ses invités.



Ce film Pre-code enchevêtre plusieurs thèmes chers au cinéma du temps : celui de la « gold digger » (chercheuse d’or) -- fille de la campagne ou de l’usine qui « monte » à la ville, bien décidée à utiliser ses charmes pour s’enrichir --, celui de la remise en cause du mariage et des convenances sociales, et celui des disparités économiques et sociales accentuées en temps de crise.

Ce gouffre économique et social est résumé en une scène magnifique. Marian, postée sur le bord de la voie ferrée, voit passer lentement un train de luxe, dont les fenêtres éclairées donnent un raccourci saisissant du compartimentage social : aux riches blancs, une vie de loisir. Aux domestiques noirs, les tâches qui permettent aux nantis de mener cette vie sans souci. Marian se verra de plus décerner une leçon de vie et un mode d’emploi cynique par Wallace Stuart qui prend le frais sur la plateforme arrière du wagon. Cet arrêt inopiné du train, qui permet cette improbable rencontre, ouvre de nouveaux horizons à la petite ouvrière désenchantée. En conservant la carte de visite de son « mentor » et en lui rendant visite à New York (à la fureur de son prétendant Al), elle parvient à changer de vie.


 
Néanmoins, cette ascension sociale n’est qu’un leurre. Pour les amis riches et mondains de Whitney, elle n’est qu’une prostituée de luxe. La femme entretenue, quelle que soit la fiction sociale de son indépendance financière, ne vaut pas mieux que la poule de bas étage amenée à la soirée de Whitney par Horace Travers ; ce dernier ne permettrait jamais à son épouse légitime de fréquenter ce type de « poupée ». Le statut social de Marian est bien pire que celui d’une divorcée vivant de la pension de son ex-mari…



Elle s’en rendra compte in fine, quand son prétendant d’autrefois, Al Manning, parvenu à réaliser ses ambitions (ironie cinglante, grâce à l’argent placé dans ses projets de construction par la mère de Marian, argent envoyé par cette dernière…) et toujours décidé à l’épouser (ne comprenant pas tout d’abord quels liens unissent Marian et Whitney), montrera une répulsion spontanée pour ce qu’elle est devenue.




Le titre originel du film dit bien ce qu’il signifie : la « possession » qui compte vraiment est-elle celle de l’argent, celle de l’attirance sexuelle, celle de la respectabilité sociale (perdue par Marian en devenant une femme « entretenue » au passé trouble), ou l’emprise que fait subir l’ambition politique ?



Toutes ces emprises diverses sont résumées et magnifiées par l’emprise sentimentale et sexuelle que récusent verbalement les amants illégitimes.
Whitney refuse d’épouser Marian, non parce qu’il ne lui est pas attaché, mais justement parce qu’il y tient trop : son épouse l’a trompé et quitté, et il ne souhaite pas rééditer l’expérience. (« La prochaine femme qui me quittera n’en fera pas la publicité. Perdre sa bien-aimée est un drame. Perdre sa femme est un scandale. »)

Ce paradoxe (filmé en une scène miroir) sera finalement retourné contre lui par Marian lorsqu’il se décide enfin à la demander en mariage. Elle vient tout juste d’entendu ses conseillers le mettre en garde contre l’utilisation que les adversaires de Whitney peuvent faire de cette longue liaison de quatre ans, alors qu’il se décide de se lancer dans l’arène politique. En un élan sacrificiel (qui rappelle un peu celui de la Traviata), Marian lui fait croire qu’elle était bien cette femme « qui sait ce qu’elle veut » qu’il admirait, qu’elle n’était motivée que par l’appât du gain, et qu’elle le quitte pour convoler avec son ex-fiancé… qui la rejettera peu après en la traitant de « marchandise de seconde main ».



Ce cliché de roman de gare (la prostituée au grand cœur) s’illustre dans la scène finale un peu attendue mais percutante. Aux spectateurs du meeting politique qui se demandent « qui est Mrs Moreland ? », Marian répond publiquement, debout contre les préjugés et la censure : « J’ai fait partie de sa vie, mais je n’en fais plus partie. Il vous appartient, vous qui êtes là ce soir. » Cette femme qui déclarait crânement au début du film, « ma vie m’appartient » est arrivée au bout d’un cycle.


 
Ce « film d’apprentissage » qui ne dit pas son nom, d’une morale très bourgeoise malgré ses transgressions affichées, s’il fait pâle figure en comparaison de certains films aux thèmes très proches portés par la bien plus subtile Barbara Stanwyck, n’en fait pas moins passer une très agréable soirée.

Film en noir et blanc (1931)
Réalisé par Clarence Brown
Scénario de Leonore Coffee (d’après la pièce The Mirage d’Edgar Selwyn)
Photographie d’ Oliver T. Marsh.
Producteur Harry Raft.
Film MGM.

DVD « Forbidden Hollywood » (Les trésors Warner) VOST

Photographies © DR (captures d’écran du DVD)

vendredi 25 avril 2014

Signé Arsène Lupin (1959)




1919. André Laroche (Robert Lamoureux), héroïque aviateur en convalescence dans un hôpital militaire, reprend le cours de sa vie mondaine ainsi celle de sa vie cachée : il n'est autre qu'Arsène Lupin. Un de ses anciens hommes de main, La Ballu (Yves Robert), l'incite à cambrioler une villa à Enghien. Mais c'est un coup monté, et ce dernier s'enfuit avec un primitif flamand, laissant Lupin se débrouiller avec la police... D'autres tableaux sont dérobés chez un autre collectionneur, et Lupin se met en quête d'un mystérieux trésor bourguignon, qui pourrait être celui de la Toison d'Or. Mais d'autres sont sur la piste : Aurelia Valéano, une conquête roumaine de Lupin (Alida Valli) et un journaliste qui signe « Veritas »...





Jean-Paul Rappeneau, le scénariste de ce petit bijou cinématographique, connaît sa lupinologie sur le bout des doigts. L'un des plaisirs du film se trouve ainsi à égrener les nombreuses allusions et emprunts aux aventures de papier du personnage, lesquelles conservent pourtant ici un ton guilleret, loin du tragique sous-jacent des romans originels.

En effet, les scènes du cambriolage initial rappellent fortement celles du Le bouchon de cristal (1912) : dans ce roman si sombre, incité par deux de ses « employés », Lupin entreprend de « visiter » la villa du député véreux Daubrecq. L'un d'eux, Gilbert, est le fils d'un adversaire politiques du député qui fait chanter sa mère... Le roman, s'il se focalise sur l'énigme du fameux bouchon du titre, narre également l’angoissante course contre la montre de Lupin, qui tâche de sauver de la guillotine le malheureux Gilbert, pris par la police à la suite de ce cambriolage raté, avec son compagnon Vaucheray, meurtrier du domestique de Daubrecq...

Autre réminiscence livresque, on s'amusera à reconnaître dans le balourd Béchoux (Robert Dalban), le policier tourné en bourrique par Lupin dans plusieurs récits de Maurice Leblanc (L'agence Barnett et Cie, La demeure mystérieuse)...




Toutefois l'apparition la plus savoureuse reste celle d'Isidore Beautrelet, le juvénile et implacable adversaire de Lupin dans L'Aiguille Creuse. Le personnage est campé avec un enthousiasme communicatif par un impeccable Roger Dumas (qui Jean-Desailly-se quelque peu), et qui dégage une telle naïveté astucieuse qu'il ne peut que s'attirer la sympathie de ses interlocuteurs... Lupin y compris. Double de l'aventurier, ce « beau très laid » manque des moyens de son adversaire et ne bénéficie pas de son expérience... mais l'on sent bien que son honnêteté est la seule vertu qui le sépare réellement de son idole, ainsi que son goût du jeu « pur », pour le plaisir intellectuel qui en résulte. Le rébus est tout pour lui, non le gain immédiat.

La lutte entre ces deux cerveaux, bien qu'à fleurets mouchetés (la scène du wagon-restaurant est un pur délice) se cantonne dans une confrontation très bon-enfant : c'est que dans cet avatar filmique, l'enjeu est un trésor non encore possédé. Dans le roman de 1909, Lupin lutte pour conserver son propre secret et ses richesses, et il est donc peu à peu acculé par son adversaire auquel s'adjoint le bien plus redoutable Herlock Sholmes... 



Tout comme dans le récit le plus connu de Maurice Leblanc, c'est à une autre énigme historique que s'attaque ici Lupin : recouvrer le « trésor » de la Toison d'Or, disputée par les deux récents pays belligérants. Si le rébus (et son illustration picturale, assez ratée) est un peu tirée par les cheveux, tout comme le mécanisme qui actionne la révélation finale (d'ailleurs, cette astuce n'aurait-elle pas été inspirée par Le signe de l'ombre ?), ce retour aux racines historiques si chères à Leblanc est le prétexte de rebondissements enlevés qui garantit un plaisir enfantin au spectateur. (Boileau Narcejac n'en usera pas moins avec Le Secret d’Eunerville (19723) dont l'intrigue tourne autour du Sancy...)



La psychologie de Lupin est respectée dans cet opus filmique, même si la tonalité de l'aventure met plus en exergue sa gouaille charmeuse et une certaine désinvolture, que vers l'introspection sombre et la dangerosité de l'aventurier, aspect que les romans de Leblanc privilégient au fil du temps.

L'un des attraits des romans est le jeu permanent avec la notion d'identité et les transgressions. Ici, cet artifice livresque n'est plus de mise. On sait presque immédiatement qui est Lupin ; la force de l'image fait s'évanouir l'un des plaisirs de la découverte du lecteur. Néanmoins l'usurpation d'identité et le jeu avec les doubles (signatures murales ou gros titres des manchettes des journaux) joue à plein, insufflant une zone d'incertitude et de doute... Ces adversaires tenaces et victorieux, qui menacent un temps Lupin, contribuent à donner au personnage une vulnérabilité qui humanise le personnage. (Ce surhomme très parisien n'en est pas moins faillible.) Mais Aurelia Valéano n'est pas Dolores Kesselbach (813) et conserve, outre sa séduction énigmatique, une part de sympathie...




Lupin ne serait pas Lupin sans son patriotisme cocardier (et parfois exaspérant dans certains romans). Ce trait est souligné ici par la restitution du trésor à la France – non sans s'être attribué quelques dépouilles au passage ! – et par l'ironique message laissé dans sa cellule par Lupin, « Arsène Lupin / ne vole qu'aux riches / La République / n'a rien à craindre. » !!). Si le récit se place juste après la Grande Guerre (l'allusion à l'Autriche-Hongrie laisse d'ailleurs un peu perplexe…), le film, lui, est un voyage dans le temps magnifié et un peu nostalgique, réalisé juste après un conflit qui a laissé ses marques.
Les aventures de Lupin seraient-elles vouées à compenser ludiquement des traumatismes géo-politiques ?


Deux ans après Les Aventures d'Arsène Lupin signées par Jacques Becker (et inférieures à cet opus à cause d’un scénario foutraque bien que très divertissant), Robert Lamoureux reprend son personnage d'André Laroche. Son Lupin est de très haut vol. En fait, malgré la réputation de Georges Descrières qui incarna le gentleman-cambrioleur dans une série télévisée bien connue, Lamoureux est sans doute LE Lupin qu'on a tous quelque part rencoigné dans les volutes de notre esprit. L'acteur a admirablement capté les ambiguïtés du personnage, son charme versatile et ses tours de passe-passe et lui confère une élégance gouailleuse, un cynisme rieur, tout en lui restituant son côté athlétique (le « gentleman-cambrioleur » est un excellent monte-en-l'air et ne rechigne pas à quelques coups de savate ou de jiu-jitsu, hérités de l'enseignement de son père Théophraste).




Si certaines caractéristiques du personnage sont peu exploitées (par exemple, le scénariste n'a pas tiré profit de la manipulation stratégique de la presse propre au cambrioleur, ce qui aurait été de circonstances, puisque Rappeneau fait de Beautrelet un journaliste stagiaire !), il n'en montre pas moins les zones d'ombres du héros, prompt au doute et d'humeur changeante, ainsi que son intelligence manœuvrière, sa capacité d'improvisation et son panache en face du danger.



En rupture avec les romans, Rappeneau fait de Lupin un aviateur, alors que Leblanc n'utilise jamais l'aviation naissance puis triomphante dans les aventures de son héros, alors que la bicyclette, l'automobile – sports aimés de l'écrivain qui y consacra plusieurs romans ou nouvelles – ou le train sont souvent privilégiés comme modes de transports « modernes » ou éléments d'intrigues. Pourtant Leblanc fit d'un des alias de Lupin un navigateur au long cours. Remarquons que, pour ses différentes identités d'emprunt, Lupin n'utilisera que deux fois (brièvement) le prénom d'André (813 et Le Dernier Amour d’Arsène Lupin).





Lupin est efficacement secondé par son valet Albert, un jubilatoire Jacques Dufilho, qui met autant de componction à s'occuper de son maître qu'à entrer dans ses manigances (ses préparations de parfait petit artificier ménagent un grand moment de comique pince sans rire) tout en prenant soin de la demeure « truquée » de Lupin (souvenir des maisons de l'architecte Destanges dans Arsène Lupin contre Herlock Sholmès ?).




 


Michel Etcheverry fait une brève et savoureuse apparition en Van Nelden, le collectionneur volé et berné par Lupin. Quant à Yves Robert, qui s'est réservé le rôle du violent et filou La Ballu, il s'est aussi concocté une confrontation avec son vieux complice « Arthur » (un Albert sur son quant-à-soi), qui ne manque pas de sel.



Sa réalisation, pour être classique, n'en manque pas d'attraits. Rythmée, nourrie d'humour et de fantaisie légère (comme le périple de Lupin sur les toits florentins), elle est ennoblie par une belle image en noir et blanc qui contribue à ce plaisant voyage dans le temps, qui nous entraîne, sans un seul temps mort, dans un univers de feuilleton un peu suranné.

Une des meilleures adaptations au cinéma pour les Lupinophiles.



Film français en noir et blanc (1959)
Réalisé par Yves Robert.
Scénario de Jean-Paul Rappeneau, inspiré de l'œuvre de Maurice Leblanc.
Adaptation par Yves Robert et François Chavane.
Dialogues de Jean-Paul Rappeneau, Yves Robert et Robert Lamoureux.
Images de Maurice Barry.
Musique de Georges Van Parys.
Coproduction franco-italienne (Cinéphonic, Gaumont, Lambor-Films (Paris)- Costellazione (Rome))

DVD Gaumont à la demande. (Image et son impeccables, ce qui n'est pas toujours le cas dans cette collection...)

Photographies © captures d'écran du DVD.

jeudi 24 avril 2014

Haendel : The Messiah (Theater an der Wien, avril 2014)

Georg Friedrich Hændel : The Messiah
Oratorio en trois parties (HWV 56), créé le 13 avril 1742 à Dublin.
Livret de Charles Jennens d'après les Ecritures.

Ingela Bohlin – sopranos
Maria Bengtsson – soprano
Bejun Mehta - contre-ténor
Charles Workman – ténor
Edwin Crossley Mercer – basse (avec Florian Boesch sur scène)

Paul Lorenger - danseur (Frère 1)
Nadia Kichler -

Arnold Schoenberg Chor (Erwin Ortner)

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction musicale et clavecin

Claus Guth – mise en scène
Christian Schmidt – décors et costumes
Jürgen Hoffmann - lumières
Konrad Kuhn - dramaturgie
Ramses Sigl - chorégraphie

Theater an der Wien, 17 avril 2014




Une famille dont le prince est un enfant…


Cette période pascale était propice à la reprise de la mise en scène de Claus Guth qui avait suscité un vif intérêt ; c'était cette fois-ci Christophe Rousset et ses Talens Lyriques qui étaient dans la fosse, avec une partie de la distribution de la création – Florian Boesch excepté, car souffrant, il se contenta de mimer son rôle, Edwin Crosley-Mercer lui prêtant sa voix.

Le texte du Messiah d'Handel, créé à Dublin en 1742, est une curieuse juxtaposition d'extraits de la Bible, compilée et architecturée par Charles Jennens. Tous les passages extraits de l’Ancien Testament sont réinterprétés à la lumière de l’espérance de la venue du Messie, de Sa naissance, de Sa Passion, et l'espérance – bien que difficile – qu'Il fait naître pour les croyants. Cet égrenage de textes hétéroclites n'a qu'un fil conducteur et qu'un but : l'exaltation de la réalité du Sauveur espéré, dans une évocation qui ne fait que s'approcher d'un mystère irreprésentable. Il ne s'agit donc pas d'un récit à proprement parler, mais d'un portrait formé de petites touches, brossé par les chœurs et les solistes.

Sur cette trame qui n'en est une que pour le chrétien, Claus Guth a inséré un drame bien contemporain, banal et sordide dans sa trivialité : un cadre qui reçoit une très mauvaise nouvelle le jour du baptême de son enfant ; le double adultère de son épouse avec son frère cadet ; un troisième frère à la dérive... Un violent camouflet professionnel poussera le cadre au suicide, son épouse infidèle au désespoir et au remords, et provoquera le départ de l'autre épouse trompée accompagnée par son garçonnet (qu’on voit parfois pédaler le long de ces couloirs sans fenêtres, le front ceint d’une couronne d’Epiphanie), la dislocation de l'autre couple. Tandis que le dernier frère, pasteur, qui n'a pu empêcher le geste fatal, se met à douter de la destinée et se tourne vers la boisson... Débutant avec les funérailles du suicidé, puis se poursuivant dans un flash-back qui prend presque toute la première et la seconde partie (il débute avec « For unto us… »), ce déroulé familial raccroche le fil de la narration avec l'après funérailles et ses conséquences. 



L'une des grandes forces du travail de Guth est d'avoir confié le rôle de cet homme anéanti à un danseur, seul costume clair au milieu de ces vêtures de deuil, Paul Lorenger. Sa présence pâle, torturée et énigmatique (présence incertaine de revenant – hallucination ou espérance des protagonistes ? – ne se différencie d'ailleurs pas vraiment de son incarnation charnelle, signe de sa déréliction, comme une perte d'adhésion lente et débilitante à sa propre vie) fait pour beaucoup dans la fascination qu’exerce la proposition narrative du metteur en scène. Ce « Messie » laïque, s'il reprend à son compte certains codes iconographiques chrétiens (par exemple, lors du repas funéraire, le fantomatique simulacre se positionne en milieu de table comme un Christ en gloire, bénissant les « bons » et rejetant à senestre les « mauvais », soit les deux adultères) n'en dévoie pas moins le message initial de l'oratorio, qui retrace pour les croyants le Mystère d'un Dieu devenu homme. Ici, cet homme faillible et désemparé (le suicide n'a-t-il pas été longtemps considéré par l'Eglise comme un pêché mortel ?) n'a en commun avec le Christ que sa douleur morale et physique et son mutisme obstiné au sein du discours musical.

Ce double niveau de narration (textes saints et fait divers familial) enchevêtre et embrouille néanmoins les fils ; il tend à diluer l'attention par une dichotomie trop excessive. L'impact de ces images qui tournoient dans un labyrinthe grisâtre (chambre d'hôtel, bureaux déshumanisés, funérarium, salle de musée, couloirs génériques) et en constante décomposition, puis qui se recompose sous nos yeux par fragments qu'il faut associer – tout comme notre perception parcellaire de la réalité, ne sauraient se substituer aux rares points de contact entre ce qui est chanté et ce qui est montré. En effet, les illustrations directes du texte (« … and I will shake » durant les funérailles, jeu post-coïtal sur « How beautiful are the feet of them » ou apparition de l'enfant sur « For unto us a Child is born »...) ne peuvent cacher une distorsion sémantique qui éloigne paradoxalement le défunt de la figure christique originelle, en luttant contre l’intention de la transcendance musicale.




Faisant irrésistiblement penser au travail de Peter Sellars (Les Perses, notamment) les apparitions poétiques et très fortes de Nadia Kichler, lumineuse actrice sourde-muette, qui ponctue, souligne ou délivre un contrepoint intrigant en langage des signes comme une chorégraphie, allègent cette lourdeur funéraire. Cet annoncier, ange ou conférencier expliquant silencieusement les mirages des images devant un tableau représentant la figure du Christ, (« His yoke is easy »), par sa légèreté d’outre-monde, traverse espace et temps, si présente et si incarnée que la foule ne la voit plus, car cette masse sombre ne sait plus que s’agglomérer en un phénomène grégaire qui ne laisse plus guère la place à l’individualité, prête à se changer en meute pour autant qu’on lui en donne l’opportunité (« Behold the lamb of God… » ou encore un « He trusted in God » proprement terrifiant).
Si ces corridors sont éclairés ostensiblement par des panneaux « Exit », combien d’issues véritables sinon la mort, dans cet univers froid et déstructuré ? La rédemption promise est bien ténue, comme l’épouse coupable s’en aperçoit, allongée dans le lit conjugal, avec le spectre cadavérique de son mari allongé auprès d’elle, figure reflétant la position du Cruxifié…



La chorégraphie qui meut le fantastique Arnold Schoenberg Chor suscite, elle aussi, des images des productions du metteur en scène américain (particulièrement sur « behold your God! », « Lift up your heads »). Mais ce langage scénographique renforce l'incarnation exemplaire du chœur, tant dans sa cohésion que par la beauté des timbres et l’intensité des sentiments. Une époustouflante direction d'acteur emporte d'ailleurs totalement l'adhésion.




Ingela Bohlin et Maria Bengtsson, si gémellaires en apparence, savent jouer de leurs différences pour camper, au delà des épouses bourgeoises impassibles et sensibles aux apparences, deux femmes dont le vernis social se craquelle et laisse paraître un visage dévasté. On aurait souhaité, au delà de présences scéniques magistralement personnifiées, un peu plus d’idiomatisme musical.

Bejun Mehta déçoit durant toute la première partie, par une voix toute aussi grise que les corridors qu'il arpente, d'un métal surprenant par son manque de couleurs. Il endosse finalement sa partie avec un « He was despised » subtilement orné qui rend enfin justice à son art et porte la détresse et les remords de son personnage par une flamme intérieure qui le transporte.

Charles Workman intense dans son jeu, manque parfois d'un peu de justesse, mais compense par un engagement qui bouleverse et amène l’acédie de ce pasteur inefficace vers le drame universel du doute et de la culpabilité.

Edwin Crossley Mercer est la bonne surprise vocale de la soirée. Il crée la sidération avec un flamboyant « The trumpet shall sound... » après avoir porté avec force et conviction un tout aussi percutant « Why do the nations... ». Florian Boesch, qui, aphone, joue son rôle, contribue, par sa rage et sa violence, à porter la figure de la brebis égarée de la fratrie vers un apaisement illusoire.

Christophe Rousset, au sommet de son art handélien, insuffle à cet oratorio une part de transcendance bienvenue ; le naturel et l’énergie avec lesquels il entraîne ses Talens Lyriques dans cette célébration pascale se couronnent d'une allégresse retenue doublée d'une interrogation doloriste. Son approche fluide et avenante dans l’élégie pastorale (avec une gracieuse Pifa) se couvre de moirures en outre-noir avec la seconde partie de l’oratorio : le discours se fait plus âpre et sévère, sans perdre en ductilité, ni en clarté. Cette dernière infuse tout l’ouvrage de sa pulsation scintillante.

Une très belle et intrigante soirée.



 
 





 
 
 


Cette production est parue en DVD chez Unitel. (Création de 2009 au Theater an der Wien, sous la direction musicale de J-C Spinosi.)

Photographies de la production © Armin Bardel.
Photographies des saluts © E. Pesqué.

Ce texte, écrit en collaboration avec Jérôme Pesqué, a été publié sur ODB-opera.com.