vendredi 26 avril 2013

Woman Hater (Les Ennemis amoureux) (1948)

L'actrice Colette Marly (Edwige Feuillère) en a assez d'être harcelée par ses fans et par les hommes. Lord Terence Datchett (Stewart Granger), misogyne notoire, plein de hargne  contre elle, fait le pari qu'elle ment et qu'elle se jettera à l'a tête du premier homme venu. Il l'invite (sous son propre nom) à se retirer au calme à la campagne chez lui. Lord Datchett y demeure sous le déguisement de « son régisseur », Dodds, et tente de la séduire... Colette Marly comprend la manœuvre et entreprend de se venger.

 .

Bide retentissant à sa sortie (Stewart Granger exécute le film en deux phrases lapidaires dans son autobiographie !) cette comédie romantique vaut bien mieux que sa réputation...
Son sel provient du choc des ego et des civilisations. Colette, actrice française sophistiquée, impérieuse et à l'accent délicieusement Frenchie, se confronte à la quintessence du gentleman farmer à l'anglaise, pétri de traditions et de préjugés. L'aboutissement final n'est en rien pétri de suspense : on sait dès le début que les deux antagonistes finiront en couple, mais ce sont les chemins de traverse utilisés qui forment des épisodes souvent rocambolesque de ce duel pipé. (Le titre français ne laisse planer aucune ambiguïté !)

Cependant, l'union finale s'inscrit dans une logique « proto-féministe » assez forte dans le contexte de sortie du film. On connait le scénario de ce type de comédies : plus la femme proteste, plus elle est en fait, attirée par le jeune premier. C'est une manière de décrire une « défaite des femmes », toujours subordonnée au choix et au désir masculin. Ici, la comédienne, de fort caractère comme il se doit, garde une distance amusée et ironique tout du long du film... Dès qu'elle comprend qui est en réalité ce régisseur maladroit et un peu trop collant à son goût, elle décide de lui donner une bonne leçon. Pour cela, Colette recours à tous les clichés habituellement déployés sur les écrans cinématographiques, en entreprenant de prouver au malheureux que son étalage de virilité, élégance, maitrise de soi et accomplissements artistiques et sociaux ne valent pas tripette... Le résultat est assez hilarant, et donne lieu à des gags inégaux qui auraient parfois gagné à un resserrement du scénario.




Si Colette est une actrice de cinéma, ce n'est pas non plus pour rien. On oppose ici un monde mouvant d'apparences  et d'essence à un propriétaire foncier, bien ancré dans sa réalité sociale de roitelet du village (c'est d'ailleurs lors de la cérémonie de baptême d'un des enfants de ses employés que sa supercherie est découverte). La différence d'univers ne saurait être plus grande. En empiétant sur le monde de son invitée, Lord Datchett commet une erreur stratégique majeure et fondatrice du récit. Totalement hors de son élément (ne finit-il pas littéralement renversé par la horde de fans féminines lors des scènes introductives ?), acteur maladroit, il ne peut avoir la haute main. Tous ses efforts de faux-semblant ne peuvent rien face à une professionnelle du faux. Il n'y a que la vérité qui peut le sauver...




Toutes les tentatives de « Dodds » pour se montrer à son avantage (équitation, yachting, musique, œnologie...), talents « aristocratiques » réels ou supposés, vont se fracasser contre l'ironie, le second degré ou la simple malchance. L'image du mâle dominateur et séducteur ne tient plus contre le rire sarcastique (puis de plus en plus attendri) de Colette. Cependant le scénario est suffisamment bien troussé pour ne pas transformer Lord Datchett en figure odieuse ; on finit par plaindre son ridicule et son esprit de sérieux (qui constitue également une attaque contre un mode de vie perçu comme anachronique, mais ne manquant pas d'attraits). L'ironie ultime consiste en la façon dont Colette change de sentiments face à sa victime : ce ne sont pas les efforts de plus en plus désespérés de « Dodds » qui la font finalement craquer, mais la gentillesse et la simplicité de Lady Datchett (Mary Jerrold, charmante), arrivée inopportunément au milieu de ce réseau d'intrigues et qui la convainc involontairement de la valeur humaine de son fils...

Le choix de Stewart Granger redouble la perfidie de la comédienne. Jeune premier idolâtré par le public anglais, il dézingue ici avec goguenardise toutes les caractéristiques habituellement accolées à sa persona cinématographique. On se prend à regretter que l'échec du film lui interdit de tourner une autre comédie, tant son aisance et son second degré font merveille...



Pour son premier film anglophone, la grande Edwige Feuillère est très à l'aise dans cette comédie de mœurs. Sa présence hiératique, très « grande dame » est utilisée avec humour (elle sortait de L'Aigle à deux têtes de Cocteau)... Loin des figures habituelles des actrices utilisées pour la comédie (elle est plus âgée et moins affriolante que les jeunes premières d'usage), c'est son sérieux pince-sans-rire, son intelligence et l'étincelle qui crépite au fond de l’œil qui créent la saveur du personnage. Une leçon de classe et d'élégance.

Ces manigances chez les principaux protagonistes trouvent un contrepoint savoureux dans l'astuce de la femme de chambre de Mademoiselle Marly. Claire, elle aussi, à sa façon, entreprend de plumer (aux cartes) les malheureux serviteurs de Lord Datchett… Les œillades et double sens balancées avec jubilation par une Jeanne De Casalis, assez irrésistible, transforment cette scène de genre en mini théâtre à la Guitry. (De nationalité britannique, elle a été élevée en France, d'où son parfait bilinguisme. Cette actrice de théâtre très appréciée était la fille du propriétaire de l'entreprise de corsets française, Charneaux !) Elle trouve un adversaire fasciné dans le majordome flegmatique de Lord Datchett, Jameson (Ronald Squire, le parfait serviteur qui n'en pense pas moins.)


S'il ne s'agit en aucun cas de la plus grande screwball comedy de la période, ce film attachant et sympathique mérite amplement le détour.



In vino veritas...
Où Lord Datchett explique à Colette que Lord Datchett est
un « petit homme »
qui ne serait que le « hors-d’œuvre d'un canibale »...


Disponible dans le coffret Stewart Granger Collection (12 DVD) édité par ITV Studios Home Entertainment. Sous-titrages en anglais uniquement.

Film anglais en noir et blanc. (1948)
Réalisé par Terence Young
Scénario deRobert Westerby et Nicholas Phillips (d'après d'Alec Coppel)
Photographié par André Thomas
Musique : Lambert Williamson
Produit par William Sistrom
97 minutes


mercredi 24 avril 2013

Il faut défendre l'exception culturelle européenne et son cinéma !

 
La commission européenne affirme ne pas vouloir remettre en cause l'exception culturelle européenne lors des négociations Europe / Etats-Unis à venir. Or celle -ci est bel et bien en péril.

Le signal d'alarme a été tiré (entre autres) par la SACD, qui dénonce les « contrevérités et mensonges du commissaire européen au Commerce, Karel de Gucht » et l'« attitude et ce cynisme du commissaire européen » (SACD, 23.04.2013)
La Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques considère que « la seule garantie que l’Europe pourrait apporter à la protection et à la promotion de la diversité culturelle serait d’exclure expressément l’audiovisuel et le cinéma du mandat de négociation européen. La Commission s’y refuse obstinément. Pourquoi ? Pourquoi inclure dans le champ de la négociation un secteur si l’on entend le préserver de toute discussion pouvant l’affecter ?
L’intention est claire : la Commission a déjà secrètement négocié un gel des réglementations qui ne pourront plus s’adapter aux évolutions technologiques et qui seront donc amenées à se réduire progressivement avant de disparaître. Pour les nouveaux services audiovisuels, elle organisera la suppression pure et simple de l’acquis communautaire qui garantissait des règles minimales de soutien à la création audiovisuelle et cinématographique dans tous les pays européens. »

Et quand on voit la dialectique des grands studios hollywoodiens (par la voix de la MPAA), c'est à frémir...

Une pétition, « L'exception culturelle est non-négociable » a été signée par environ 80 cinéastes européens (dont Michael Haneke, Jean-Pierre Dardenne, Lucas Belvaux, Aki Kaurismäki, Costa Gavras, Bertrand Tavernier, Jean-Jacques Beineix, Michel Hazanavicius, Volker Schlöndorff, Margarethe von Trotta, Paolo Taviani, Marco Bellocchio, Pedro Almodovar, Stephen Frears, Mike Leigh, Ken Loach, etc...) tout comme par David Lynch. Et déjà signée par plus de 1600 citoyens européens.
Rejoignons-les !

Requiem de Mozart (Alarcón) (CD Ambronay Editions, 2013)

Mozart - Concerto pour clarinette, KV. 622
Requiem, KV. 626

Benjamin Dieltjens – cor de basset

Lucy Hall - soprano
Angélique Noldus - alto
Hui Jin - ténor
Josef Wagner - basse

Chœur de Chambre de Namur
New Century Baroque
Leonardo García Alarcón - direction musicale

CD Label Ambronay Editions, 2013.


Les versions du Requiem de Mozart se succèdent et jamais ne se ressemblent. Cette dernière ne faillit pas à la règle. Œuvre devenue mythique par sa position dans l’œuvre du compositeur, décédé avant de pouvoir l'achever, sa gestation compliquée et ses différentes strates (Mozart, Eybler puis Süssmayer y imprimèrent leur caractère), elle se prête plus que tout autre aux réinventions et métamorphoses... C'est justement sous cette thématique qui irriguait le festival annuel de l'Abbatiale d'Ambronay en 2012 que Leonardo García Alarcón, chef en résidence, plaçait son interprétation de cette pièce sacrée. Après le concert, voici le disque qui pérennise une approche salutairement expressive dans des choix bien affirmés.

La version proposée par Alarcón tranche avec celles habituellement données. S'il ne nie pas sa dette envers les versions proposées par Franz Beyer (1981, retouchée en 2005) qui « corrigeait les manifestes erreurs d'instrumentation de la partition de Süssmayer » et celle de Richard Maunder (1986) qui a « conçu une très belle fugue sur l'Amen du Lacrimosa, sur les deux sujets autographes retrouvés par Wolfgang Plath en 1960 à la Staatsbibliothek de Berlin. […] Le travail de Maunder se bas[ant] sur le style de fugues de Mozart qui nous sont parvenues », le chef d'orchestre a choisi de retrancher de son exécution les parties écrites entièrement par le copiste de Mozart, soit les Sanctus et Benedictus. Il a également complété quelques parties instrumentales laissées inachevées par le Salzbourgeois, comme celles des trompettes dans le Dies Irae et celle des trombones dans le Domine Jesu Christe.

Si ces omissions sont fâcheuses d'un point de vue liturgique, cette option inscrit franchement dans une optique plus « concertante », qui trouve son épiphanie dans le couplage du disque. La pièce sacrée est en effet précédée d'un merveilleux Concerto pour clarinette, où un poétique et profond Benjamin Dieltjens démontre que le chant de son instrument (un cor de basset qui a fait l'objet de recherches approfondies) n'a rien à envier à la voix humaine. Mozart a toujours réservé une place à part aux vents dans ses œuvres ; c'en est là la preuve suprême, dans la dernier partition qu'il acheva spécifiquement pour la clarinette de basset inventée par son frère de loge... De surcroit, l'amitié du destinataire du concerto, le corniste Anton Stadler est sûrement pour beaucoup dans cette intimité qu'on perçoit, ce dialogue élégiaque et retenu, cette pénétration psychologique qui suscite une joie quasi parfaite dans les échanges entre le soliste et l'orchestre. Soliste et orchestre (l'excellent New Century Baroque) font leur miel du frémissement de cet arc-en-ciel, qui achemine doucement vers le miroitement de la messe des morts.

Si la pièce instrumentale est le sommet du disque, le Requiem apporte également un plaisir bien grand à l'écoule. Plaisir de retrouver un chœur investi et généreux, le Chœur de Chambre de Namur dont on ne présente désormais plus l'excellence et la polyvalence. Plaisir d'un quatuor de solistes qui savent passer outre leur individualité pour se fondre dans cet élan d'espérance : Lucy Hall claire et lumineuse, Joseph Wagner, terrien et ardent, Angélique Noldus chaleureuse et sensible et Hui Jin éclatant. Leonardo García Alarcón insuffle, de sa façon coutumière, une théâtralité véloce et contrastée d'un romantisme prématuré, tonnant et violent, qui sait gagner en susurre et conduire à la béance du mystère.
Un beau contrepoint aux versions plus attendues de l'opus ultimum de Mozart.

Ce texte a été publié sur ODB-opera.com

samedi 20 avril 2013

Mozartballs (Mozart à la folie) (Documentaire, 2005)

La Minute Mozzarella (Mozart-est-là) - Episode II

Coproduit par la chaîne ARTE et diffusé dans « Musica » le samedi 28 janvier 2006, ce documentaire canadien assez ébouriffant se voulait un antidote aux flonflons cérémonieux censés marquer les festivités mozartiennes de 2006. Si les dites festivités furent, finalement, assez flapies en France (à quand une réédition du tour de force de l'Opéra de Nice en 1991, qui programma presque tous les opéras de Mozart ?), la chaîne culturelle franco-allemande joua son rôle d' « agitatrice culturelle » avec cet opus documentaire bien plus sérieux qu'il n'y paraît...
 
 

En guise de fil d'Ariane, on suit la fabrication (classée secret défense) des fameux Mozartkugeln, chocolats sphériques bourrés de pâte d'amande, recouverts de papier alu doré arborant la trombine de Mozart. Impossible d'y échapper à Salzburg et en Autriche, toutes les boutiques pour touristes arborent des piles et des piles de ces boites rouges, dont l'existence doit représenter au moins 0,0783% du PIB du pays. (Depuis on a eu droit à la liqueur Nannerl, les sucreries Constanze et les chopes à bière musicales : elles braillent la Petite musique de nuit quand on les incline.)

Cette portée « gastronomique » ne va pas sans concurrence commerciale sévère ! Selon un gourmet français, « les vrais Mozartkugeln [seraient] ceux de la marque Fürst. [La mezzo soprano] Angelika Kirchschlager aurait travaillé chez Fürst durant sa jeunesse ! C'est une marque plébiscitée par [la basse] René Pape mais Kirchschlager et [le ténor] Michael Schade ont une légère préférence pour Mirabell, la marque la plus connue, celle qu'on trouve dans les aéroports et des magasins hors d'Autriche. Les deux sont au chocolat noir. Les Reber, Pischinger et Schatz sont aussi au chocolat noir. Reste le cas Holzermayr, qui serait le découvreur du véritable Mozartkugel et qui utilise du chocolat au lait. […] Je ne sais pas si on sait vraiment, de Fürst ou de Holzermayr, qui a inventé les premiers Mozartkugeln. Les deux marques se vantent d'être les "véritables". Le mystère Mozart demeure entier... »

Cette abomination culinaire (à titre personnel, je ne sais ce qui me rebute le plus, le goût ou la bobine du compositeur sur le chocolat) se prête évidemment à un jeu de mot foireux (Mozartkugeln = boules de Mozart = Mozartballs... « Balls » étant également un mot familier pour « zinzin », « siphoné », « fou ». Sans parler d'une signification bien plus triviale. Mozart et sa petite cousine auraient sans doute adoré.)


Entre la chocolaterie et ceux qui ont perdu la boule pour le Salzbourgeois, les notes de passages sont nombreuses.

Le réalisateur Larry Weinstein (auquel on doit également le passionnant Toscanini par lui-même) aborde ce catalogue de passions obsessionnelles avec un sérieux inaltérable. Cette galerie de portraits extravagants est d'autant plus percutante qu'elle est simplement exposée au spectateur sans point de vue apparent. L'altérité est simplement posée, sans commentaires, le montage souvent hilarant de David New, tout en entrecroisements, se contentant de jouer sur les contrepoints des destins déroulés. Cette tactique a un effet immédiat : le spectateur se fond dans ces délires organisés, et le cinéaste lui-même finit par se glisser dans cette vision du monde. Tout commentaire ou perception extérieure ne peut venir que d’un tiers, son opinion étant cependant guidée par un montage plus dirigiste qu'il n'y paraît. On ne peut s'empêcher de penser à certains sujets de l'émission belge Strip-tease... (Ce n’est qu’une appréciation stylistique.)



Dans les marges, ce documentaire semble presque un commentaire actualisé du remarquable essai de Laure Murat, L'homme qui se prenait pour Napoléon (présentation de l’ouvrage sur lemonde.fr.) Elle y montrait combien les débuts de la psychiatrie (qui ne portait pas encore ce nom) sont tributaires des troubles révolutionnaires successifs de la période 1789-1871, et comment ces révolutions politiques induisent une « révolution » qui fait écho dans les troubles répertoriés.

En l'espèce, sans forcément parler de psychiatrie, on peut hasarder une comparaison avec ces chocs historiques et leurs effets, car le « Mythe Mozart » dépasse désormais la stricte période chronologique entourant la vie du compositeur ; il est encore bien présent. En effet, le personnage historique est désormais obscurci par des commentaires et ajouts divers, qui obéissent pour la plupart à des courants socio-historiques bien éloignés de l'homme-Mozart. (Pour la lente construction du phénomène, voir Gernot Gruber, Mozart and Posterity. University Press of New England, 1994.) Cette élaboration intellectuelle et sensible qui court sur tous les XIXe et XXe siècles, a pris avec l'essor des médias de masse, la reproductibilité à l'infini et la sanctuarisation d'un commerce mémoriel institutionnalisé, une importance qui masque désormais la réalité. Mozart dépasse désormais sa propre corporalité et ses traces historiques abondantes. Il est devenu un signe, une icône.


Mais de quoi Mozart est-il le signe ?

Ce documentaire aide à y répondre, en égrenant les portraits de ces figures mozartiennes souvent farfelues, dont l'équivalent pourrait se retrouver (quoique dans un tout autre genre) dans les conventions de Trekkies (fans de la série de SF Star Trek. Ce qui a donné lieu à un documentaire tout aussi édifiant, Trekkies). Le film est aussi un témoignage étonnant sur la ferveur passionnée que suscite encre un compositeur mort en 1791, le culte que certains lui vouent (tant à l'homme qu'à son œuvre) et la construction (toujours en mouvement) d'une image iconique, bien malmenée parfois. Cela n'empêche pas pour autant un décalage jouissif, qui s'emplit de la perception du spectateur, le documentariste restant sur son quant-à-soi.

Les figures présentées (à part une, qui détonne singulièrement dans cet aréopage, celle de l'astronaute autrichien) paraissent tellement exagérées qu'on finit par dépasser les individualités pour ne retenir que des symboles de la médiatisation discordante du compositeur des Lumières. Les principales facettes du mythe s’illustrent donc dans les portraits de ces passionnés, qui cherchent (presque) tous à avoir un contact privilégié avec leur idole. Au-delà des individus, ce sont donc certains aspects dominants de la reconstruction de Mozart qui émergent, dans une dimension exacerbée et ludique.

Listons-les donc.
Mon premier est la présence consolante de la musique mozartienne, souvent qualifiée de « divine ». Par contagion, le compositeur semble souvent un « saint » laïque, auquel on prête pouvoirs surnaturels et thaumaturgiques. (L’homme ne serait-il pas tout entier dans sa musique ? La musique n’est-elle que le miroir de l’homme ?) Témoin la présence fragile de Konrad Rich, professeur suisse à la retraite très touchant, dépressif chronique, sauvé d'un geste fatal par la « voix » de Mozart. Son pèlerinage au cimetière Saint-Marx scande ses hauts et ses bas. Son obsession numérologique (il ne peut s’empêcher d’associer aux paquets de fleurs de limettier qu’il confectionne un numéro du Koechel correspondant) trouve son apogée dans le décompte de ses pas entre la cathédrale Saint-Etienne et la dernière demeure du compositeur…



Mon second est la composante commerciale du mythe. Cet aspect est illustré par les Mozartkugeln eux-mêmes, héros centraux et métaphoriques du film ! Pour la partie purement touristique qui découle de cet engouement historicisant (il faut bien aller visiter les traces matérielles du grand homme !), on se dirige vers Nikola et Galina Mauracher, qui sont les propriétaires de la Pension Mozart. Beethoven y vint. Et Konrad Rich y réside régulièrement…




Dans la catégorie « voyage dans le temps », la part du lion est réservée à un couple d'Américaines, Steph Waller et Lynette Erwin, persuadées d'être respectivement les (ré)incarnations du compositeur et de sa bien-aimée supposée, la soprano Nancy Storace. (Plus précisément, l'esprit de Mozart aurait investi le corps de Waller). Ce sont sans doute les figures les plus excessives du documentaire, car leur perception de la réalité historique (rejouée pour des enfants dans une bibliothèque municipale de l’Amérique profonde) détonne davantage pour des Européens cartésiens pur jus... « Mozart » et sa compagne sont convaincues que ces deux personnages historiques ont vécu une histoire d’amour torride, furent séparés par un sort inique, et que ce fut le début de la fin pour le compositeur : d’après certains de leurs écrits, il serait tombé dans la débauche et aurait contracté une maladie vénérienne, soignée au mercure, traitement dont les effets pervers auraient entraînés sa mort... Leur périple filmé qui les « ramène » sur leurs « propres traces » ménage certains instants involontairement ironiques, comme le recueillement larmoyant dans un grand magasin, Steffl, supposément bâti sur l'emplacement de la dernière maison de Mozart… (Sur la localisation et l'aspect du bâtiment de 1791, on se reportera avec profit à la discussion passionnée tenue sur le forum mozartien américain MozartForum, ici et .) En 1995, le mémorial Mozart dans le magasin censé marquer l’emplacement du lit de mort de Mozart était non loin du rayon lingeries, ce qui créait un décalage assez hilarant… (L'emplacement a varié au gré de la restructuration des rayons.)



N'oublions pas l'aspect purement scientifique.
Musique et mathématiques faisaient autrefois parties du quadrivium. Elles se retrouvent unies dans le projet de David Cope, un californien qui a créé un programme informatique, « Experiments in Musical Intelligence » (Emmy, de son petit nom). Cope, composant par algorithmes grâce à sa base de données, pense avoir recréé des morceaux « comme » Mozart. Son Rondo pour violoncelle et orchestre vaut le déplacement... et le grand Steven Isserlis qui l’interprète ne mâche pas ses mots pour disséquer la structure de la partition. On aura beau faire, ce n'est pas demain la veille que la machine remplacera l'homme...




Franz Viehbock, scientifique de haut niveau, pianiste amateur, fut le premier Autrichien qui prit part à une mission dans l'espace. Quand il rejoignit la station spatiale Mir en 1991, son présent aux astronautes russes fut une boite de Mozartkugeln (le gobage des chocolats en apesanteur est un grand moment !) Il diffusa également un enregistrement de la Flûte Enchantée... et l'écoute de la voix de Sarastro chantant « In Diesen Heil'gen Hallen » alors que la station survole la terre est un témoignage superbe et émouvant de l'actualité de ce message de paix et de fraternité. La musique des sphères n'a jamais parue plus belle... Cette séquence des « Mozartkugeln dans l'espaâââââce ! » (A prononcer sur le ton du Muppet Show spécial Star Wars avec Mark Hamill-Luke Skywalker !) était trop impressionnante pour ne pas l’inclure. Ironiquement, Viehbock est l'un des rares à avoir les pieds bien sur terre, ce qui n'exclut pas la poésie de son témoignage.





Si le seul point de rencontre géographique et physique de ces trajectoires est le cimetière Saint-Marx (où Mozart fut enterré et où se trouve actuellement un mémorial qui atteste bien du goût larmoyant Biedermeier), il illustre l’un des impacts persistants du compositeur. La mort précoce de Mozart est évidemment une des raisons de la prégnance de son mythe sur le « grand public ». Son génie seul ne suffit pas. (S'il était mort aussi âgé que Haydn et couvert d'honneurs, son aura romantique en aurait certainement bien été diminuée...)
On voit ainsi Julius Muller, gardien du cimetière, qui récupère les lettres et cartes laissées sur le cénotaphe de Mozart... Evidemment, la « réincarnation » du compositeur est présente à ce moment-là... Elle croise également Konrad Rich, assis sur le banc voisin du sien… La boucle est bouclée.

Malgré la tristesse du contexte funéraire, la démonstration est faite. Mozart et son œuvre peuvent se prêter à mille réinterprétations. Là n’est pas la question. Mais c’est l’œuvre, et elle seule, qui porte et qui anime, qui console et qui illumine. Et c’est la bande son, la musique, qui crée le seul réel sentiment de présence. Là où Mozart est (bien) là.

 



La bande annonce du documentaire.



Documentaire (Canada, 2005, 52 mn)
Réalisateur : Larry Weinstein
Ecrit par Thomas Wallner
Production : Rhombus Media.
DVD Decca format NTSC. Sous-titres français possibles.
Parmi les bonus (non sous-titrés), des interviews complémentaires des participants et l'intégralité du morceau composé par Emmy.

Illustrations : captures d’écran du DVD.

Offenbach - Orphée aux Enfers (Opéra de Bordeaux, 2013)



Offenbach – Orphée aux Enfers



Opéra-bouffe en 2 actes, créé au Théâtre des Bouffes-Parisiens le 21 octobre 1858.

Livret d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy.



Isabelle Vernet  - L’Opinion publique
Mélody Louledjian  - Eurydice
Mathieu Muglioni  - Orphée
Eric Huchet  - Aristée/Pluton

Francis Dudziac  - Jupiter
Rodolphe Briand  - John Styx
Julie Pasturaud  - Junon
Daphné Touchais  - Cupidon
Orianne Moretti  - Vénus
Eve Christophe-Fontana  - Diane
Franck Cassard - Mercure



Laura Scozzi - mise en scène

Juliette Blondelle - décors

Jean-Jacques Delmotte - costumes

Olivier Sferlazza - chorégraphie

Stéphane Broc - vidéo

Marc Pinaud - lumières



Danseurs - Steven Berg - Antoine Bouiges - Pauline Buenerd - Vincent Dupeyron - Emilie Gerlic - Marion Mangin - Léa Perat - Antoine Tanguy - Ivana Testa - Muriel Turpin

Figuration - Olivier Revalor, Adriana Bignagni

Les enfants - Charlotte Martin, Gabriel Berkretaoui



Orchestre National Bordeaux Aquitaine

Chœur de l'Opéra National de Bordeaux (Direction, Alexander Martin)

Samuel Jean - direction musicale



Opéra national de Bordeaux – 17 avril 2013








La cave se rebiffe…



Les dieux antiques sont fatigués. Fatigués ? Que nenni, ils sont presque grabataires, oui ! Effondrés entre chaise longue et déambulateur, ce club du troisième âge décati affalé sur une terrasse panoramique n’a désormais pour tout horizon qu’un temple grec (« locaux bientôt disponibles ») bien flou dans le grand lointain et un ciel envahi d’objets volants trop identifiés. « La lune est morte ce soir » chantaient les Frères Jacques. La lune, et sa déesse aussi, car Diane chasseresse (Eve Christophe-Fontana, gouailleuse) n’a plus qu’un exutoire, tirer sur les colombes qui passent encore dans le coin… Les autres, c’est même pas ça. Vénus (Orianne Moretti, savoureuse) n’arrive pas à baiser Mars sans que les infirmiers interviennent, Junon clopine à tout va (acide silhouette de Julie Pasturaud), et Cupidon (Daphné Touchais, lumineuse) s’occupe comme elle peut avec les conférences « Connaissance du Monde » version frasques de papa. Quant à Jupiter, ah, le père Jupin, il « wouldrait s’il couldrait mais il ne cannait point » (Francis Dudziac un peu trop pépère). Ils sont tous prêts à tuer pour un hamburger, c’est tout dire.



Les dieux sont fatigués, oui. Et les cieux sont vides. Enfin, vide de tout sens et même le giratoire, car les avions qui encombrent ce ciel sont désormais les seuls signes d’une occupation humaine, transhumance touristique vaine ou missiles guerriers (qui se déclenchent lors de la révolte « Plus de Nectar ! Plus d’Ambroisie ! »). Même Superman, dernier avatar du divin, en est atomisé.





Les humains ne vont guère mieux. Voyez Eurydice (Mélody Louledjian, merveilleuse de vis comica, mais en difficulté dans le haut de sa tessiture) et son violoneux de mari ( Mathieu Muglioni, bel instrumentiste mais chanteur inégal). Cette pin-up de banlieue ne se contente pas de son boulot de coiffeuse ; elle occupe aussi ses journées à s’envoyer en l’air avec le voisin du dessus. L’apiculteur. Celui qui a un si gentil toutou appelé Cerbère. Il faut dire que le mari ne vaut pas tripette. Complètement dépourvu de sens pratique, il n’est même pas foutu de tromper sa femme discrètement ! Il faut qu’il se cogne à elle en sortant de chez sa nana. Même pas capable d’être discret dans ses tentatives de meurtre conjugal. Planquer un serpent dans le seul massif de la résidence, on n’a jamais vu ça ! Faut dire que la botanique, c’est pas son truc ; il fait déjà crever la plante en pot rien qu’en armant son crincrin. Pas étonnant que les mecs du Raid -des fortiches, ceux-là, surtout quand l’Opinion publique (Isabelle Vernet, truculente en mère fouettarde) s’en mêle, une forte femme, on n’y saurait résister…- le choppent tout de suite. Pas d’échappatoire, il va falloir aller la chercher, l’Eurydice, malgré tout.






De ce catalogue hilarant des poncifs du Regietheater se dégage un constat ironique de nos petites misères, au-delà d’un pastiche scénographique qui fait écho aux procédés littéraires de Crémieux et Halévy. Ces derniers atomisaient joyeusement le Grimal (qui n’existait de toute façon pas en 1858). Cet inventaire actualisé par Juliette Blondelle pour une encyclopédie théâtrale façon 2010 nous conduit avec un sérieux pince-sans-rire dans une HLM minable ouverte comme une maison de poupée, où le salon de coiffure du rez-de-chaussée côtoie la caisse des allocations familiale ; le toit terrasse est une maison de retraite (im)pitoyable où les pensionnaires tout gris « comme le ciel bas et lourd pesant comme un couvercle » agitent les mains dans des animations débiles et tentent d’échapper aux aides-soignants. Ne manque pas même le sous-sol crapoteux, un parking aux toilettes dégueulasses où l’eau (non potable) est celle du Léthé. Mercure étant en chaise roulante, c’est un ascenseur déglingué (que les techniciens en pause casse-croûte mettront tout leur temps à réparer) qui fait la jonction entre les Enfers, la terre et les Cieux. 





Dans cet univers bouché où les petits accommodements sont rois (la préposée aux allocs en sait quelque chose !), seuls Thanatos et Eros se portent bien.

Pluton-Aristée (Eric Huchet, sémillant et sardonique) mène la danse, enfin, le cancan, car son royaume où se garent corbillard et s’empilent plants de cannabis et couronnes mortuaires est plus propre à déchainer les raves qu’à pérenniser le souvenir. Si l’on y croise Michael Jackson, Andy Warhol, Diana Spencer, Amy Winehouse ou Claude François, ces icônes sont reléguées au cimetière des images d’antan, servies par un aéropage de dictateurs : Hitler totalement amnésique se prend pour John Styx (Rodolphe Briand, geignard juste ce qu’il faut), et ses collègues, serveurs en patins à roulettes, très drive-in, se nomment Staline, Kadhafi et Ben Laden…

Eros, c’est cette énergie de bacchanale effrénée, in fine personnifiée par un Bacchus culturiste (superbe pectoraux, et je ne dis rien des biceps) qui « emballe » la nouvelle bacchante, au terme d’un posing peu banal. Rien n’y aura fait : ni la scène de séduction de la mouche divine (qui a lieu dans les chiottes du parking), ni les rails de coke, ni l’attrait des people, seules « divinités » qui restent quand toutes les autres ont disparu (Bouddha, Mahomet et la Sainte Trinité ne viennent-ils pas visiter ces cieux démystifiés ?) Les dieux sont peut-être morts, mais les dieux ont toujours soif. Dans le Bordelais, cette leçon porte, sans doute, plus qu’ailleurs… Cette ivresse, qui conduit à l’oubli, est la seule qui reste à Eurydice…





Laura Scozzi réitère ici, dans une vision plus noire qu’elle n’en a l’air, un bilan désabusé. Cette avalanche de gags, décalages grinçants et comique de répétition, dissociation de la lettre et de l’esprit, langage du corps qui infirme le chant suscite un plaisant vertige, hautement divertissant. Regrettons cependant, malgré l’ingéniosité extrême du « duo de la mouche » (qui sait passer outre l’obstacle du très grand et du très petit, un peu comme Mariame Clément avait pirouetté autour de cette même difficulté dans sa Platée) que cette mécanique finisse par être répétitive et tourner un peu à vide… Il faut dire que le livret erratique des deux derniers actes n'est pas propice à une conduite logique de l’action, mais n'est  presque formé que des morceaux de bravoure accolés l’un à l’autre.



L’excellent Orchestre National Bordeaux Aquitaine dirigé par un Samuel Jean très applaudi, s’empare avec enthousiasme et beaucoup de nuances de cette partition si connue, et est pour une grande part dans la réussite de la soirée. Dommage que certaines des prestations vocales, malgré la finesse des incarnations, demeurent en deçà de ce que l’on pouvait espérer…

 

Photographies © Guillaume Bonnaud - Opéra national de Bordeaux / Canal Com
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vendredi 12 avril 2013

La Minute Mozzarella (Mozart-est-là) - Episode I


En hommage au très regretté Pierre Desproges, et pour contrer le jeu de mots foireux qui fait florès parmi les Twittos ("On dit que Mozart est mort, mais quand j'ai ouvert mon frigo, Mozzarella") frappons dès à présent les trois coups de la rubrique "La Minute Mozzarella".

En premier épisode, on ne pouvait rêver mieux que 




Vidéo (c) INA.