mardi 30 octobre 2012

Lully - Phaéton - Talens Lyriques (Salle Pleyel, octobre 2012)

Lully - Phaéton

Emiliano Gonzalez Toro - Phaéton
Andrew Foster-Williams - Epaphus
Ingrid Perruche -Clymène
Isabelle Druet - Théone, Astrée
Cyril Auvity - Triton, le Soleil, la déesse de la Terre
Frédéric Caton - Mérops, Automne, Jupiter
Gaëlle Arquez - Libye
Benoit Arnould - Protée, Saturne
Virginie Thomas - Une Heure, Une bergère égyptienne
Chœur de chambre de Namur Les Talents Lyriques
Christophe Rousset – direction, clavecin
Salle Pleyel – 25 octobre 2012



Eblouissant Phaéton...

Dernier sujet mythologique de Lully et Quinault, cette tragédie en musique surnommée ''l'opéra du peuple'' pour l'enthousiasme de sa réception ne manque pas à sa réputation, au vu de l'accueil triomphal du 25 au soir à Pleyel...

Créé en avril 1683, l'opéra fut représenté sans relâche à Paris jusqu'en janvier 1684 (première d'Amadis), et repris de nombreuses fois au XVIIIe siècle. Il eut tout autant de succès en province où il enchanta également, malgré des représentations moins fastueuses, les ''effets spéciaux'' scéniques chers aux contemporains n'étant sans doute plus au rendez-vous...
Le livret est inspiré d'Ovide ; en fait, il s'agit des épisodes des Métamorphoses qui font suite à ceux relatant l'histoire d'Io... lesquels avaient malheureusement inspiré Quinault pour son Isis, celle qui lui valut une disgrâce royale retentissante... Retour du refoulé, ou geste de courtisanerie bien comprise, le sort de Phaéton s'apparentant bien évidemment aux Grands qui contesteraient l'absolutisme royal ?

S'il est conforme en bien des points au genre déjà bien établi, il n'en présente pas moins des traits étonnants : comme le souligne Bufford Norman, « deux ingrédients principaux nécessaires à la tragédie en musique font défaut : l'enjeu amoureux et la présence d'un véritable héros. »
En effet, Phaéton est un condensé d'arrogance et de ''mauvaise gouvernance'' : le peuple égyptien ne peut donc que se louer de sa fin prématurée... Buté, fuyant, geignard (il ne supporte pas la contradiction), ce n'est qu'une façade de héros, une outre gonflée de vent. Pis encore, cet ambitieux assez minable rompt le pacte qui voit en lui le représentant de la divinité sur terre, monarque garant de l'équilibre cosmique (la scène de sacrifice de l'acte III et son blasphème sont en effet très révélateurs...) Quinault distille d'ailleurs, d'acte en acte, une accumulation de gestes qui fait se détourner l'empathie du spectateur pour cet anti-héros...

La structure de la pièce suit ce renversement de valeurs : la chute dramatique fait écho à la soudaineté de la chute de Phaéton de son char. Ce sont les personnages traditionnellement ''mineurs'' (donc les voix graves) auxquels sont dévolus les deux (magnifiques) échanges amoureux. La problématique de ce divertissement (la place de l'ambition, du devoir, de l'amour) rebat les cartes différemment. Cette complexité thématique nouvelle s'illustre aussi dans le sort en suspens des personnages : si on devine leur futur, on ne saurait en être assuré. (N'est pas Protée qui veut !) Tous auront à faire face aux conséquences de leurs actes, surtout Clymène, mère de Phaéton, qui le soutient dans son élan suicidaire, le personnage le plus ambigu, et par là, l'un des plus touchants.

La dispute avec Epaphus qui met en doute la filiation divine de Phaéton, et qui forme presque tout l'argument d'Ovide, n'apparait qu'à la fin du texte de Quinault. Ce dernier consacre donc ses premiers actes aux amours tourmentées de Libye, amante contrariée d'Epaphus (qui est ici la fille du roi Merops, alors que dans la mythologie classique, elle est fille d'Epaphus et de Memphis ou encore de Cassiopée !) et à celles de Théone, fille de Protée et amante abandonnée par Phaéton : ce dernier personnage permet d'introduire sans trop d’invraisemblance son père, ses prédictions... et le grand divertissement du premier acte. Ce bric-à-brac mythologique, agencé avec beaucoup d'habilité, crée des climats variés, aptes à y ''suspendre'' une musique protéiforme (justement !) et bigarrée. Il réserve aussi, pour le spectateur contemporain, des moments d'amusement fréquents, dus à un syncrétisme qui semble surprenant dans la conflagration des deux sphères des panthéon grecs et égyptiens. (La confrontation Epaphus – Phaéton est d'ailleurs assez jouissive dans ce contexte !)

Si pour les contemporains du Florentin, le livret s'est souvent résumé au ''trébuchement de Phaéton'', à la machinerie époustouflante et merveilleuse de Bérain et sa conclusion surprenante, on n'a pas besoin de ces riches décors et de machineries sophistiquées pour exhaler le charme prenant d'une partition absolument magnifique, servie par une équipe enthousiaste et harmonieuse.

Par où commencer ? La fusion de l'équipe était telle qu'il semble presque injuste de choisir un début. Préludons donc avec les victimes de la folie du fils du Soleil, ce peuple, incarné avec ferveur, force, liesse et subtilité par le Chœur de chambre de Namur dont on ne peut que louer, de concerts en enregistrements, l'engagement et l'excellence. Sortie du choeur, la charmante Virginie Thomas (déjà repérée chez William Christie) enchante par la fraicheur de son timbre, la netteté de ses attaques et le pétillement qu'elle apporte à ses miniatures. Benoit Arnould est un Protée bucolique qui manque un peu d'autorité dans ses vaticinations : il y apporte cependant une touche de fatalisme épuisé qui nuance le couperet du destin et y apporte une distance bien intéressante. Séduisante Libye de Gaëlle Arquez, qui émeut par sa déploration sobre, une élégance de ton, une retenue qui frémit imperceptiblement sous son hiératisme obligé. Belle autorité de Frédéric Caton ; si on peut lui reprocher de moins marquer la faiblesse congénitale de Mérops que l'autorité de son Jupiter tonnant, il faut alors s'en prendre au défaut de ses qualités. Cyril Auvity est le véritable Protée de la soirée, en ses métamorphoses virevoltantes ; Triton désinvolte et canaille, Phébus attendri et hédoniste, déesse éplorée, tous ses personnages partagent son timbre solaire et son talent dramatique mis au service d'un texte et d'un style porté à son apogée. Isabelle Druet affirme sa douce présence et trouve son épiphanie dans un « Il me fuit l’inconstant » qui essore l'âme. Ingrid Perruche apporte toute sa science de tragédienne et la rutilance de son phrasé à une Clymène paradoxale et tourmentée, malgré un instrument qu'on a connu plus étincelant. Andrew Foster-Williams commence mal. Son Epaphus est tout d'abord bizarrement ''Schwarzeneggerien''. Petit à petit, le personnage s'affine, comme l'intonation qui se fait plus précise sans perdre de son muscle, finit par nous le rendre touchant au-delà du convenu de son tracé. Last but not least, Emiliano Gonzalez Toro, qui campe un Phaéton tête-à-claque qu'on adore détester, avec prestance, une certaine distanciation froide et une impertinence transgressive. Le chanteur semble parfois étrangement absent, la faute aux virus de saison ?

Si l’acoustique de la Salle Pleyel est loin d'être idéale pour les formations baroques, la direction musicale incisive qui projetait bien le son tout en lui conservant une rondeur lumineuse, et la diction remarquable des solistes et du chœur palliaient à cet inconvénient (le surtitrage était bien superflu...). Du reste, quelques ajustements plus tard, au milieu du Prologue, et l'habituelle matité désolante de cette salle de concert n'y paraissait presque plus.
Sobriété tendue d'un continuo néanmoins flamboyant et éloquent, bois enflammés, cordes moelleuses, ce sont des Talens Lyriques à leur tout meilleur qu'on retrouve au service d'un compositeur dont ils savent si bien exalter les ivresses et distiller les sucs. C'est une morale dionysiaque et implacable, joyeuse et ironique, tendre et souple, fringante, majestueuse et malicieuse, qu'inscrit dans l'éther un Christophe Rousset qui nous fait parcourir les cimes de l’Olympe jusqu'à la chute inéluctable. Ce Phaéton rejoint ainsi, dans son panthéon lulliste un Persée solaire, un Roland glorieux et un Bellérophon triomphal.
Et Armide, c'est pour quand ?


Le programme de salle de Pleyel est téléchargeable sur le site de la Salle Pleyel 

On peut encore regarder en ligne la captation vidéo faiteà Beaune cet été

Le disque sortira à l'automne 2013 chez Aparté.

Concert "Passions françaises" - Talens Lyriques (Francfort, octobre 2012)

Französische Passionen

Jean-Baptiste Lully : Roland
Ouverture
Acte IV, 2 : « Ah ! J’attendrai longtemps »
Acte IV, 5 : « Je suis trahi ! Ciel ! … Ah ! Je suis descendu dans la nuit du tombeau… »
Acte V, 5 : Ritournelle et Air de la Fée : « Par le secours d’une douce harmonie… »
Chaconne

Marc-Antoine Charpentier : Médée
Ouverture
Acte III, 3 : Air de Médée : « Quel prix de mon amour ! »
Acte III, 7 : Scène : Premier et deuxième Airs pour les Démons

André Campra : Tancrède
Ouverture
Acte IV, 1 : Air de Tancrède : « Sombres forêts, asile redoutable… »
Acte III, 1 : Duo Herminie – Argant : « Ah ! Quels funestes coups ! »

Jean-Philippe Rameau : Castor et Pollux
Ouverture
Acte II, 2 : Air de Télaïre : « Tristes apprêts, pâles flambeaux »
Acte II, 1 : Air de Pollux : « Nature, amour, qui partagez mon cœur »
Chaconne

Jean-Philippe Rameau : Zoroastre
Acte III, 1 : Duo Abramane – Erinice : « Arrêtez, modérez cette fureur extrême »
Acte III, 2 : Air d’Abramane : « Osons achever de grands crimes »
Acte IV, 1 : Air d’Abramane : « Cruels tyrans qui régnez dans mon cœur »
Acte IV, 4 : Duo Abramane –Erinice : « O dieux ! Quelle douleur mortelle »
Acte IV, 5 : Duo Abramane –Erinice : « Ministres redoutés du plus puissant empire »
Acte IV, 6 : Air grave des Esprits infernaux
Acte IV, 6 : Air vif des Esprits infernaux

Gaëlle Arquez – mezzo-soprano
Aimery Lefèvre – baryton-basse

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction

Europa Kulturtage 2012 « Faszinierendes Frankreich » - Alte Oper, Francfort – 17 octobre 2012



A l’heure où la Communauté Européenne se voit récompensée par le Prix Nobel de la Paix, témoignage encore étonnant de ces quelques soixante ans de paix, déroulement encore ahurissant au vu d’une histoire européenne tourmentée, le festival Europa Kulturtage 2012 célébrait cet automne (après l’Italie l’an dernier et avant la Lettonie en 2013) la culture française sous divers aspects : littérature (avec Marie Ndiaye, Virginie Despentes, Philippe Djian), danse (sous l’égide de Mourad Merzouki), cirque (représenté par la compagnie XY), cinéma (cycle Carole Bouquet), concerts dévolus à des styles divers (Michel Portal, Cercle de l’Harmonie, …).
Dans une allocution très applaudie, Mario Draghi mit l’accent tant sur ce Nobel qui couronne les efforts conjoints d’hommes et de femmes de bonne volonté que sur les échanges culturels qui font la richesse et la force des partenaires européens. Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France et le maire de Franfort lui succédèrent à la tribune bordée de fleurs bleues, blanches et rouges pour préciser l’esprit et la lettre de ce festival, remercier sponsors et partenaires…

Ce concert inaugural présentait des pages composées par deux grands fondateurs et réformateurs de la musique française, Lully et Rameau, qui témoignent de ce génie musical national. Les chemins musicaux de traverses n’en étaient pas pour autant négligés : deux grands épigones lullistes, Charpentier et Campra, qui ne se contentèrent pas de suivre aveuglément la voie tracée par l’inventif Florentin, étaient également mis à l’honneur. Si ces deux musiciens se coulent dans un genre, la tragédie en musique/lyrique déjà bien établie, ils savent y apporter une saveur autre, bien représentative de leur propre palette. Ces compositeurs témoignent également du particularisme français dans le concert européen entre 1680 et 1750, puisque la France résistait à sa manière à la sphère d’influence de la musique italienne… bien qu’elle ait été une créatrice de modes artistiques pour nombre de souverains européens, ce qui n’est pas le moindre de ses paradoxes !

« Passions françaises », promettait le programme. Force est de reconnaître que ces passions ne manquaient pas de violence et de tourments affichés, qui tranchaient avec les discours introductifs. En effet, Roland se voit signifier d’aller au combat plutôt que de soupirer vainement d’amour. Médée, amante incestueuse, évoque les Enfers pour satisfaire à son désir de vengeance. Tancrède, croisé franc, soupire pour son ennemie musulmane Clorinde, ce qui désespère leurs soupirants respectifs Argant et Herminie. Par dépit amoureux, Abramane et Erinice, eux aussi, s’adonnent aux forces maléfiques. Il n’y a guère que Castor et Pollux qui font assaut de générosité fraternelle… On peut voir dans ce panorama exalté et inspiré les traces d’une époque où la guerre et la violence irriguaient un quotidien scandé par les reprises des combats et où l’art officiel se voulait également célébration de victoires royales abondamment louées dans les Prologues des oeuvres. Si les intermèdes entre deux campagnes militaires sont désormais devenus la norme, on ne peut que s’en réjouir et goûter avec un plaisir redoublé ces fresques héroïques d’un autre temps, bien loin désormais, heureux que nous sommes, des préoccupations de leurs contemporains.

C’est avec un immense plaisir qu’on entend les Talens Lyriques revisiter les pages d’un Roland magistral qu’ils gravèrent en 2003. Aimery Lefèvre endossait pour l’heure l’armure du rôle-titre en place d’Edwin Crosley-Mercer, souffrant ; il le dota d’une incrédulité douloureuse, aux interrogations suspendues, qui se fondaient dans un orchestre pétri de compassion. Sa descente dans la folie se fit spirale, ziggourat enroulée sur elle-même qui s’effritait dans un lézardement explosif. On admirait, une fois encore, l’élégance d’un l’instrument qui sait supérieurement jouer de la clarté et de l’intelligence du diseur pour camper rapidement un personnage caractérisé par ses affects glissants. Les tourments du paladin offraient également à Lully l’occasion d’écrire une chaconne louvoyante et hypnotique, qui ne faillit pas à sa réputation.
Regrettons que la Médée de Gaëlle Arquez, encore toute imprégnée de la douceur enchanteresse qu’elle prêta à la Fée Logistille ait manqué d’un certain mordant pour sa reine magicienne bafouée. Cette dernière était tout d’abord un peu trop corsetée, mais, entraînée par les débordements des Démons invoqués, elle se débonda à la fin avec plus de vraisemblance psychologique et une véritable violence.

C’est devenu une opportunité trop rare que de pouvoir écouter des extraits du Tancrède de Campra, ce compositeur si séduisant si peu joué, et dont on espère toujours la remise au théâtre, depuis les représentations aixoises de 1986. Les extraits présentés étaient par trop frustrants, et l’on se prenait à espérer ce qui faisait suite. Le « Sombre forêt » énoncé avec une émotion contenue qui ne le rendait que plus pathétique contrastait adroitement avec les crêtes de saisissement enflammé des amants dédaignés ; théâtre idéal pour les deux solistes qui surent se glisser avec inspiration dans ces habits idéalement taillés à leur mesure.

La seconde partie était consacrée entièrement au « patron tutélaire » des Talens Lyriques, qui leur rendit au centuple la fidélité qu’ils lui portent. « Tristes apprêts » semblait goutter de larmes de glaces, porté dans la pureté de son élan lugubre par un orchestre qui sut se faire blafard et exsangue lors de cette déploration. La chaconne, qui étala ses sortilèges avec liesse et majesté, tout en faisant luire sa trame tissée d’or et de pourpre, démontra qu’à cette glaciation momentanée, succédait un renouveau bienvenu, dans son riche miroitement.
Ce programme se concluait avec des extraits de Zoroastre ; la noirceur des deux anti-héros distilla ses trop séduisants sortilèges dans les méandres du discours ramiste, fait de ruptures, de grands élans et de reflux tout aussi violents. Rondeur et moire, dynamisme dansant et montées en puissance furent les maîtres mots de l’ensemble dirigé par un Christophe Rousset qui semblait, lui aussi, danser les partitions.

Regrettons seulement que le programme de salle distribué n’ait pas comporté les textes pour le public peu rompu au français ; le concert n’en fut pourtant pas moins vivement apprécié, témoignage de l’éloquence naturelle d’un discours musical pourtant fondé sur le rythme de la parole, de la scansion si caractéristique de ses affects, et d’un orchestre qui sut propager avec art passions contraires et airs de danse témoignant de la grandeur d’un siècle où maintien et élégance rimaient avec rutilance et bonheurs de la danse.


Programme complet du festival sur : http://www.ecb.europa.eu/events/cultural/cultdays/2012/html/index.en.html

Notons que le superbe Städel Museum présente jusqu’au 20 janvier 2013 une exposition passionnante, Schwarze Romantik, autour du romantisme « sombre » : Füssli y côtoie Goya et ses Caprices, les esquisses théâtrales de Delacroix, les paysages fantastiques encrés par Victor Hugo, les paysagistes allemand s’y taillent la part du lion. Ensor et Dali ferment ce tour d’horizon, en ouvrant vers d’autres univers.

jeudi 25 octobre 2012

Dominique Pagnier – Le Royaume de Rücken (Gallimard, 2012)


Livre étrange que ce Royaume de Rücken ! Ni essai biographique, ni livre historique classique, ni roman... Il s'insère parfaitement dans l'excellente collection de Gallimard, L'Un et l'Autre, qui met en face-à-face, sinon en vis-à-vis, un auteur et son personnage. Dialogue post-mortem, divagations littéraires, toujours, poétiques parfois, historiquement fondées, très souvent.

Ce royaume, que nul géographe ne localisera précisément, quoiqu'on le trouve plus souvent dans l'est de l'Europe, c'est celui que parcourt la famille Mozart dans ses pérégrinations européennes, ce royaume d'En-arrière arpenté sans relâche durant les jeunes années de Wolfgang et Marie-Anne Mozart.
C'est aussi celui enrichi des contes et ajouts de la famille, inventé par Léopold ou Wolfgang (on ne sait trop, d'ailleurs Marie-Anne, sur ses vieux jours ne se le rappelait pas vraiment...) pour faire passer le temps, avant la prochaine étape du voyage.
C'est aussi le paysage qui défile par la seule ouverture de la voiture, celle de derrière, celle qui laisse s'enfuir derrière soi perspectives et paysages, rêves et souvenirs déjà achevés.
C'est aussi le royaume dont le prince était un enfant cartographe, dont le tracé, semble-t-il laissé lors d'une des étapes du voyage, semble à jamais perdu.

En poète, Dominique Pagnier esquisse un vagabondage pictural et ludique autour de perspectives qui recadrent la relation paternelle et filiale de Leopold et de Wolfgang. On y croise les gravures de Martin Engelbrecht et ses boites d'optiques. Et des montgolfières. Tout le récit s'organise autour de ces deux points de vue : surplombant la matière, resserrant le motif jusqu'au microscopique. Glissant d'une époque à l'autre, du STO de son père (qui lui fit découvrir les Mozart, père et fils) à des peintures, construites d'une plume légère, de la vie salzbourgeoise du « vieux Leopold ». De la transmission, et de ce qu'on ne peut communiquer. De l'enfance enfuie qu'on traque en chaque être et de l'adulte rassi qui considère sa vie comme un panorama.

Au rebours de beaucoup d’exégèses français, pour qui la figure de Leopold est quasiment la face du « Mal », de l'exploiteur de l'enfance, du méthodique ennuyeux, il réhabilite avec empathie et tendresse ce père solide, organisateur infatigable, ce père aimant bien que sévère, à la manière du temps ; cet homme cultivé et curieux, attentif à sa famille et merveilleux pédagogue. De cet homme réellement convaincu de la manifestation de la Grandeur divine à travers sa progéniture. De quoi clouer le bec des Voltairiens prompts à appeler « prodige » un vrai « miracle »...
Il faudra un jour souligner à quel point l'enfant prodige devenu grand se fera prodigue, puis ingrat... Il faudra quand même dire l'incroyable légèreté de ce gamin monté en graine, trop couvé et admiré, quand il se retrouva libre lors de son calamiteux voyage vers Paris... Vertiges d'une indépendance trop tard acquise, inconscience des conséquences de ses actions, mauvais calculs d'un père incapable de gérer au mieux (lettres perdues ou trop décalées par la distance....) un électron libre bien vite revenu au bercail, rage au ventre et amertume au bord des lèvres.


Carmontelle, encore et toujours...

Mais pourquoi, revers de la médaille, chercher à salir une fois de plus la figure de Constanze ? Cette dernière, si elle ne fut pas la harpie négligente de l'ancienne historiographie, et certainement pas la sainte pour laquelle on tâcha par contraste, de la faire passer, ne mérite ni cet opprobre ni cette indignité... Partir d'une photographie (à l'authenticité très controversée) pour en faire la triste héroïne d'une captation morale (« veuve de... », ah quel métier !) est un peu abusif, comme le trait dont il la gratifie.
Non, Constanze n'a pas fait vider le tombeau communautaire des Mozart (puisqu'il n'y avait apparemment pas de tombeaux de familles à Salzbourg) pour y mettre les siens... C'est le hasard des inhumations qui en a décidé ainsi... (La tombe des Mozart-Weber-Nissen-&c ne comporterait d'ailleurs pas une phalange de tous ces augustes personnages...)
Et le pauvre Nissen, décédé alors qu'il n'avait rédigé que l'introduction à l'ouvrage qui porte son nom (abusivement, là, oui, vraiment !), n'a fait que compiler un matériau biographique, par la suite confié à un escroc, qui dilapida le prêt et cause des soucis sans fins à la doublement veuve Nissen. (On se référera à l'ouvrage d' Agnes Selby pour en savoir plus : Constanze, Mozart's Beloved. Wahroonga: Turton & Armstrong, 1999)



Détail de la photographie supposée de Constanze (1840)


Des pailles ? Pas vraiment. Subjectivité de l'essayiste ? Sans doute, mais il est dommage que cet ouvrage si musical, qui se lit avec, en bouche, un goût de madeleine enfantine et d'amertume citronnée, s'achève quasiment sur cette dissonance peu digne du KV. 465.


Dominique Pagnier, LE ROYAUME DE RÜCKEN [2012] , 160 pages sous couv. ill., 120 x 205 mm. Collection L'un et l'autre, Gallimard -ess. ISBN 9782070136070. 17,90 €

lundi 15 octobre 2012

Concert-Florilège pour les 25 ans de la Simphonie du Marais (octobre 2012)

La Simphonie dans le Marais…

La Simphonie du Marais
Hugo Reyne, flûtes et direction
Josepha Balic Zunic, François Costa, Stephan Dudermel, Emmanuelle Barré – violons
Tiphaine Coquempot – violon et alto
Jean-Luc Thonnérieux – alto
Annabelle Luis, Jérôme Vidalier – violoncelles
Régis Prudhomme – contrebasse
Yannick Varlet – clavecin
Alexandre Salles, basson
Olivier Clémence - hautbois

Stéphanie Revidat – soprano
Guillemette Laurens – mezzo-soprano
Aimery Lefèvre – basse

Concert Florilège

Michel-Richard Delalande : 2e Fantaisie ou Caprice que le Roy demandait souvent
(Les Symphonies pour les soupers du Roy – 4 CD Harmonia Mundi, 1990)

François Francoeur : Symphonies pour le festin royal du Duc d’Artois : Ouverture de Scanderberg
(réédition Festive and Ceremonials Music for Versailles – 2 CD Virgin, 2011)

Michel Lambert : Air « Tout l’Univers obéit à l’Amour »
(Jean de la Fontaine, un portrait musical – CD Virgin, 1996)

Jean-Baptiste Lully : L’Idylle sur la Paix : Ouverture et Chœur introductif « Un plein repos favorise nos voeux »
(CD Collection Lully, vol I – CD Accord/Universal, 2002)

Jean-Baptiste Lully : Le Bourgeois Gentilhomme : extrait de la Cérémonie Turque
(CD Collection Lully, vol IV – CD Accord/Universal, 2002)

Jean-Baptiste Lully : Le Triomphe de l’Amour : Prélude et récit de Jupiter : « Triomphez Amour »
(CD Collection Lully, vol V – CD Accord/Universal, 2003)

Georg-Friedric Haendel : Rinaldo : Aria d’Almirena : « Augelletti che cantate »
(Extrait du programme « Les Oiseaux », créé en 2005 à la Cdthèque de Montaigu)

Jean-Philippe Rameau – La Naissance d’Osiris : Descente de Jupiter
Récit « Qu’il est doux de régner dans une paix profonde » et Air « Il est né ce héros »
(CD La Naissance d’Osiris – Collection Rameau, vol I – Musiques à la Chabotterie, 2006)

Jean-Philippe Rameau – Concerts mis en simphonie : Quatrième Concert, La Rameau
(CD Rameau : Concert mis en simphonie - Collection Rameau, vol II – Musiques à la Chabotterie, 2009)

Jean-Féry Rebel – Ulysse
Récit d’Ulysse « Quel éclat imprévu ? » et Air « Qu’il m’est doux », Air de Circé « Que votre cœur », Air d’Ulysse « Je suis le penchant », Air de Circé « Que cet aveu », Duo « L’amour nous réunit »
(CD Rebel : Ulysse, tragédie en musique - Musiques à la Chabotterie, 2007)

Jean-Baptiste Lully : Atys : Ouverture
(CD Musiques à la Chabotterie, 2010)

Antonio Vivaldi – La Tempesta di Mare (opus X n° 1)
(CD Six concertos pour flûtes – CD à paraître au printemps 2013)

Marc-Antoine Charpentier – Le Sicilien : Air « Voulez-vous, beauté bizarre »
(CD Musiques pour les comédies de Molières - Musiques à la Chabotterie, 2012)

Jean-Philippe Rameau – Naïs, opéra pour la Paix : 1er et 2nd Tambourins pour les divinités de la mer
(Naïs, opéra pour la Paix (collection Rameau, vol III) – disponible au téléchargement à partir du 23 novembre 2012 sur www.qobuz.com )

Jean-Sébastien Bach : Concerto brandebourgeois n° 5 : Allegro

Jean-Philippe Rameau – Les Indes Galantes : Danse du grand calumet de la Paix (Les Sauvages)

Auditorium du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Hôtel Saint-Aignan - 7 octobre 2012






« Aimez, aimez, tout le reste n’est rien… » (La Fontaine)

De la lumière (avec le très beau psaume hébraïque introductif évoquant Hanukah, la Fête des Lumières, chanté par Guillemette Laurens), de la musique de table qui titille les papilles (avec De Lalande), un peu de nostalgie de l’enfance (avec un petit air de flûte à bec dans une ancienne méthode d’apprentissage, l’air de Zerlina, pour ne pas le nommer…), du bonheur jubilant pour célébrer la Paix (avec Lully et Rameau, en un élan conjoint), de la gaité dansante avec ces ensauvagés si familiers (Mamamouchis aux mélismes orientaux et sauvages fumant le calumet, tous ensemble mêlés), de l’amour contrarié (avec une beauté « bizarre » et un voyageur grec au long court), des éclats jupitériens (redoublés, on n’est pas le souverain des dieux pour rien, que diantre !), des oiseaux en pagaille (qui pépient avec ivresse du Haendel, ou qui sifflent dans les gradins de l’auditorium sous l’impulsion d’une « serinette » joueuse, pour ne rien dire de la volière dissimulée dans les poches des musiciens), du Bizet (avec une Carmen entrée là en contrebande, ce qui n’a rien de plus normal pour elle), des bouffées des quatre éléments (le Feu des interprète, les ondes présentes dans la mer vivaldienne et le ruissellement de Bach, l’Air des flûtes du grand démiurge du concert, la terreau fertile dans lequel s’enracine le malheureux Atys)… Voici ce qui nous fut offert pour ce 25e anniversaire bigarré, festif et interactif. Le tout, sous les auspices de la fantaisie et des caprices ludiques de l’âme de la Simphonie du Marais, Hugo Reyne, qui demeure un adhérent résolu de l’ACCG (Association Contre les Concerts Guindés).





Ce fut bien un concert, sans doute, mais un concert florilège, une occasion de baguenauder à travers diverses étapes discographiques des chemins traversiers empruntés depuis 1987 par la Symphonie du Marais, entrainée par l’enthousiasme, la ferveur et l’intégrité de son fondateur. Ce dernier avait revêtu ses habits de Monsieur Loyal en plus de saisir ses flûtes, et nous gratifia, avec son humour coutumier, d’anecdotes sur le parcours de son ensemble et d’introductions aux différents morceaux présentés. Deux heures et quart d’émotions musicales, de rires et de chaleur partagée.
La formation chambriste exposait et découvrait l’essence d’airs que l’on pensait bien connaître ; la beauté des timbres de l’ensemble (cordes savoureuses et sensuelles, basson et hautbois qui rivalisent de couleurs automnales, flûtes déliées et lumineuses) leur conférait une nouvelle proximité, dans une intimité dévoilée par cette écriture mise à nu. A l’inverse, la mise en symphonie de La Rameau se chargeait de nuances en un arc-en-ciel tendu entre l’orchestre et le public, arche intangible entre son écriture initiale pour le clavecin et le monde de l’opéra.





Guillemette Laurens, prêtait son élégance altière et sa dignité blessée à une Circé aux enchantements insidieux et à une Carmen venimeuse (car « L’amour est un oiseau rebelle », voyons !), tandis qu’Aimery Lefèvre incarnait avec la même fougue et un sourire en coin les mortels et les dieux, soupirant désabusé (Charpentier) ou Jupiter impérial. Stéphanie Revidat, Almirena éperdue, exhala sa supplication, portée par les trilles de ses compagnons ailés, et soutint avec élan la prière, « Aimez, aimez, tout le reste n’est rien… ».






Le public ne fut pas en reste, auditeur et acteur-chanteur. Une paire de cymbales « de janissaire » (sic) était confiée à « la dame qui chantait Mozart » (avec la flûte) et des grelots tendus à son voisin, ponctuaient la Marche turque. Presque toute l’assistance tenta d’apprendre l’air égrené par la serinette que maniait Hugo Reyne avec jubilation ; las, pour la théorie de l’évolution des espèces, force est de constater qu’un amphithéâtre empli d’homo sapiens sapiens est moins avancé qu’une alouette des bois mise en cage au XVIIIe siècle… Et toute l’assistance scanda avec enthousiasme la danse ramiste des Sauvages. Pour paraphraser Racine, « Chantons, chantons la Simphonie du Marais qui nous rend tous heureux… »

 
Photographies © Accent Tonique
NB : Rappelons le dossier – interview d’Hugo Reyne réalisé à l’occasion de sa résurrection de l’Ulysse de Rebel, paru sur ODB-opéra...

dimanche 14 octobre 2012

Recréation du Te Deum de Colin de Blamont (Les Ombres à Saint-Galmier, octobre 2012)



Eugénie Warnier – dessus
Mélodie Ruvio – bas-dessus
Jean-François Lombard – haute-contre
Olivier Fichet – taille
Lisandro Abadie – basse-taille
Virgile Ancely – basse

Les Ombres
Sylvain Sartre et Margaux Blanchard – direction artistique
Sylvain Sartre, Sarah van Cornewal – flûtes traversières
Marie Rouquié, Alice Julien-Laferrière
Elsa Franck, Béatrice Delpierre – hautbois
Amélie Pialoux – trompette
Jérémie Pasasergio – basson et contre-basson
Margaux Blanchard – viole de gambe
Steinunn Stefansdottir – basse de violon
Najda Lesaulnier – clavecin
Marc Meisel – orgue
Vincent Flückiger – théorbe
Henri-Charles Caget – timbales

Marc-Antoine Charpentier
Miserere à deux dessus et deux flûtes, H. 157
Sonate à huit, H. 548
Magnificat à trois voix, H. 73

François Colin de Blamont
Te Deum (inédit)

Eglise de Saint-Galmier – 10 octobre 2012
Saison de l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne






Umbras Laudamus…

En résidence à l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne, le jeune ensemble Les Ombres, distingué au Festival d’Ambronay, vient de marquer un grand coup avec un concert proprement enthousiasmant. Certes ce coup d’éclat n’a rien qui surprenne si on se souvient de leur premier CD, conçu et enregistré à Ambronay, dans le cadre de l’aide aux jeunes ensembles. (On en avait parlé [url http://www.odb-opera.com/modules.php?name=Forums&file=viewtopic&t=9198]ICI[/url]) Un second disque, consacré aux Nations de Couperin (à paraître chez le label Ambronay), tout aussi abouti, montre bien que ces débuts prometteurs n’étaient en rien un heureux hasard…

Le programme qui nous était proposé alliait très intelligemment « valeurs sûres » et absolue découverte. En effet, après quelques trois siècles, Les Ombres ont ragaillardi à nouveau le Te Deum de Colin de Blamont, pièce magistrale qui connut une naissance tourmentée…

Le mariage de Louis XV et de Marie Leczinska, le 4 septembre 1725, donna lieu à de nombreuses festivités : on programma donc un Te Deum, comme il se devait. La pièce choisie était celle de Bernier, sous-maître de la Chapelle, dirigée par lui-même. Un contrordre de dernière minute changea cette programmation en celui de Lalande, qui devait être dirigé par Colin de Blamont, surintendant de la Chambre. Bernier refusant littéralement de céder la place, Colin de Blamont fut hissé sur la tribune par le Duc de Mortemart et l’évêque de Rennes… mais son triomphe fut bien court. Bernier ayant auparavant distribué sa partition, le directeur musical de dernière minute dut diriger le Te Deum de son opposant… Cette première escarmouche en préfigura d’autres.
Colin de Blamont compose finalement son Te Deum (édité en 1732), lequel fut créé le 8 avril 1726, au Concert Spirituel… juste après un Miserere de Bernier !
Les deux rivaux eurent par la suite l’occasion de s’affronter encore pour la direction de leurs œuvres respectives, jusqu’au triomphe final de Colin de Blamont sur ses rivaux de la Chapelle. Il eut apparemment la possibilité de diriger sa pièce sacrée au moins trente fois entre 1726 (date de composition de la première version, car il aimait retoucher son œuvre, ce qu’il fit vers 1744) et 1758. Ce Te Deum commémora ainsi la naissance de la petite-fille du roi (1750), la convalescence du Dauphin (1752), le Traité d’Aix-la-Chapelle (1748), etc...
Cette histoire réminiscente du Lutrin de Boileau illustre bien les rivalités féroces qui émaillaient la vie musicale de la Cour entre la Chambre (chargée des festivités extraordinaires) et la Chapelle (chargée de toute la musique religieuse), tout comme les fastes hiérarchisés des cérémonies auliques.
 
Dérouler tour à tour les sortilèges intimistes de Charpentier avant l’éclat brillant de Colin de Blamont édifiait un crescendo bienvenu, du recueillement à l’exaltation, d’une retenue intériorisée à une jubilation plus démonstrative. Elle permettait également de mettre en lumière les sources d’inspirations du compositeur : du moule lulliste (la forme du Te Deum est déjà bien codifiée) à un « air du temps » dont le musicien n’est pas dupe (il s’échappe souvent des formules attendues par des torsions du plus bel impact). Cependant par des effets rappelant sensiblement un Lalande (qui fut son protecteur), un Desmarest ou un Charpentier, Colin de Blamont parvient à échapper à la forme commune des musiques de cérémonie. Cette inventivité singulière est un immense plaisir pour l’auditeur.

Le Miserere, écrit pour la semaine sainte de 1673, était une parfaite introduction à ce concert. Cette « petite forme » sobre, sans fioritures inutiles mais au charme prégnant, fut déroulé avec la coruscante flamme d’Eugénie Warnier et la grave douceur de Mélodie Ruvio, présence plus pondérée, qui contrebalançait admirablement cette supplication dans une harmonie faite complice par les voix et l’esprit.
La Sonate à huit, formant arche entre les deux pièces sacrées, exalta les couleurs, les répons fluides des pupitres et les configurations sans cesse renouvelées de timbres charnus, piquants et onctueux. Si Charpentier ponctuait son manuscrit de « La viole se divertit » et « la basse de violon se divertit aussi », ce plaisir se communiquait à l’auditeur, par l’élan souvent facétieux, la grâce mélodique et la vivacité des pupitres.
Cette première partie se concluait par le Magnificat, texte que Charpentier mit en musique pas loin de dix fois. Cette version composée de retour de Rome, vers 1670-1, se fonde sur une basse obligée (dont le fameux tétracorde descendant répété 89 fois, fit également la renommée du Zefiro torna de Monteverdi). Sa fausse impavidité, admirablement portée par Margaux Blanchard, permet des variations colorées où instruments et voix se répondent. Soulignons la fougue de Jean-François Lombard dont l’élan initial galvanisa cette prière en forme de tournoiement cyclique et la transforma en une célébration du renouveau, miroir en écho à la délicatesse de la splendide « Vierge au pilier » du XVe siècle, située à l’entrée de la nef. 
 
  


 La pièce de résistance de la soirée était la recréation de ce Te Deum tant attendu. Que ce chef-d’œuvre bigarré au charme entêtant soit resté si longtemps enfermé dans des folios oubliés est proprement étonnant. Il réserve des pages propres à mettre en valeur toutes les voix (aux parties d’un équilibre acrobatique jubilatoire), des modulations efficacement porteuses d’un élan qui frôle les abymes sans y verser, d’un clinquant réjouissant et d’une subtilité accorte, brillamment amenée. Ce serait pitié que de chercher à isoler les mérites des uns et des autres, tant l’accord de tous est ici palpable. On est emporté par cette énergie festive, conquis par ces jeux de contrastes admirablement rendus par des timbres qui se répondent, se rejoignent, se fondent pour s’échapper en une fontaine de sons colorés et chamarrés, chanteurs et instrumentistes en parfaits acolytes.

On espère désormais que cette pièce magnifique sera gravée avec sa compagne germaine, l’œuvre rivale de Bernier. Ce serait le moyen d’accorder enfin l’avers et le revers de la même médaille commémorative, et un feu d’artifice joyeux, bien roboratif en nos si tristes temps.

Ce programme sera repris à Paris le 9 décembre, lors du Festival Paris Baroque, en l’Eglise de Saint-Etienne-du-Mont.

NB : L’historique du Te Deum est inspiré des notes de programme rédigées par Guillaume Bunel.

A noter qu'il s'agit bien d'une re-création, malgré l'existence d'un 33t enregistré par le Collegium Ars Renata dirigé par Yves Rudelle pour le Club Français du disque, car c'est l'ultime version manuscrite du compositeur ainsi que ses annotations (objet de l'édition musicale des Ombres) qui ont été interprétés lors de ce concert et non la première version du Te Deum comme c'est le cas dans le 33t. (communication de Sylvain Sastre)




 
Sur Saint-Galmier et son église, on lira avec profit la page de Forez Info, « Petite balade à Saint-Galmier »…
 
                                         


Photographies © E. Pesqué

mardi 2 octobre 2012

Concert Amarillis Patricia Petibon (Festival d'Ambronay 2012)



Amour & Folie

Patricia Petibon, soprano

Ensemble Amarillis
Héloïse Gaillard, flûte à bec, hautbois et direction
Violaine Cochard, clavecin et direction musicale
Xavier Miquel, flûte à bec, hautbois
Kati Debreczeni et Charles-Etienne Marchand, violons
Fanny Paccoud, alto
Annabelle Luis, violoncelle
Richard Myron, violone

Johann Georg Conradi : Die schöne und getreue Ariadne
Ouverture
Air « Grimmes Glück »
Chaconne et air « Doch ich will in Hoffnung »

Marc-Antoine Charpentier
Prélude extrait de la Suite en ré mineur , H. 545
« Ah ! Qu'on est malheureux d'avoir eu des désirs », H. 443
Symphonie en sol mineur H. 529

Michel Lambert : « Vos mépris chaque jour »

Marc-Antoine Charpentier
Gigue anglaise extraite de la Suite en ré
« Bruit de chasse » (Actéon)
« Sans frayeur dans ce bois », H 467
Passacaille extraite de la Suite en ré

Jean-Philippe Rameau : Platée
« Soleil, fuis de ces lieux » (Clarine)
Premier et second tambourins
« Formons les plus brillants concerts » (la Folie)

Georg Friedrich Haendel
« Qui d'amor nel suo linguaggio parlar il rio » (Ariodante)
Ouverture (Rinaldo)
« Piangerò la sorte mia » (Giulio Cesare)

Antonio Vivaldi : Concerto en ré mineur RV 535 (extraits)

Georg Friedrich Haendel
Air « Tornami a vagheggiar » (Alcina)

Bis
Haendel : « Lascia ch’io pianga » (Rinaldo)
Charpentier : « Sans frayeur dans ce bois »

Festival d’Ambronay 2012 - Abbatiale d’Ambronay - 22 septembre 2012




 Vertiges de l’Amour…

On garde une tendresse particulière pour la première apparition de Patricia Petibon au Festival d’Ambronay en 1994 : elle y était déjà un étourdissant Jonathas, alors dirigée par William Christie. Dans la beauté de cette voix, l’intelligence dramatique, la profondeur de l’interprétation, on subodorait déjà qu’une grande interprète nous naissait… Les années et une carrière menée avec intégrité et fantaisie mêlées ont confirmé cette intuition partagée…

Patricia Petibon revient donc dans les lieux de ses débuts avec des acolytes musicales de toujours (leurs liens remontent au Conservatoire) dans un programme fondé sur leurs qualités communes : générosité, plaisir du partage, rigueur musicale et sensualité lumineuse des timbres. Les méandres du discours, fil d’Arianne torsadé de fils d’or et de soie pourpre, se déroulent au gré d’enchaînements ondoyants, de Conradi à Charpentier, puis à Rameau, pour la première partie. Les affects passent alors du désespoir à la mélancolie, pour clore sur l’étrangeté bigarrée de la Folie ramiste. Un continuo remarquable unit ces pages diverses en un discours cohérent qui nous prend par la main et nous amène dans des sentiers tournoyants, comme ceux arpentés par le voyageur perdu d’Etienne Jodelle (« Moy donc qui ay tout tel en votre absence esté, / J’oublie en revoyant vostre heureuse clarté, / Forest, tourmente, et nuict, longue, orageuse et noire. » (Les Amours, XXX) Epanouissement sonore d’extraits de la Suite en ré de Charpentier aux délectables accents, nudité révélatrice du soutien de la célèbre déploration de Lambert, rythme chaloupé d’une chaconne (qui fait « ploc ! ») pour « Sans frayeur dans ce bois », il faudrait pouvoir détailler ces enchantements qui dialoguent, entourent et se tressent avec la voix. La seconde partie est plus ouvertement virtuose : Vivaldi, Haendel, mais est tout aussi remarquable pour les ciselures du discours, l’hédonisme de l’approche et l’humour qui saupoudre le tout.

« Cacher l’art par l’art même », cela pourrait être la devise de Patricia Petibon. A laquelle on pourrait ajouter, « par le rire même ». Non que cette approche décalée se fasse au détriment des partitions, car Patricia Petibon est trop fine musicienne pour tomber dans l’écueil d’une distanciation ironique qui abimerait les œuvres… Utilisant toutes les ressources d’une musicalité sans failles et d’un contrôle absolu du souffle, elle choisit d’incarner littéralement ces miniatures. En cela, elle est fidèle à l’esprit du baroque, qui est aussi maintien du corps, vie théâtrale parfois exacerbée, lien entre le corps et l’âme, incarnation des affects bigarrés et tournoyants. Si l’on peut souligner les apparentes excentricités de la présentation (« Sans frayeur dans ce bois » chanté avec un excès ludique faussement désarticulé ; Folie aux gestes larges, chapeautée de rose ; époussetage en règle, avec un chiffon à poussière, des instruments et du violoniste durant « Tornami a vagheggiar »), il ne s’agit pas uniquement d’un « show Petibon ». La jeune femme glisse avec une maestria déconcertante du tragique au comique, de la retenue janséniste aux vocalises les plus débridées, de la beauté sonore la plus scintillante au « urlo francese » le plus détimbré pour des effets assez irrésistibles. Son art de diseuse est au diapason de sa technique : éblouissant. Aux graves veloutés succèdent un medium charnu et des aigus triomphants, qui distillent pianissimi effleurant les soupirs de l’ensemble (Haendel) et montées en puissance qui émoustillent, œillades coquines et jubilatoires.

L’abbatiale pleine à craquer lui réserva un torrent d’applaudissements enthousiastes. Après deux bis, accueillis avec la même chaleur, Patricia Petibon partagea avec le sourire un superbe bouquet de roses rouges (une première à Ambronay) avec ses complice et… avec le curé de l’abbatiale (disquaire classique, dans une première vie, qui forma le goût d’un jeune adolescent nommé Marc Minkowski…), manifestement charmé par cette délicate attention.



Photographies © Emmanuelle Pesqué