jeudi 1 décembre 2016

Haendel : Alcina - Tamerlano (Rousset / Audi, Blue-ray, 2016)






Haendel : Alcina - Tamerlano

Mise en scène : Pierre Audi
Décor et costumes : Patrick Kinmonth
Lumières : Matthew Richardson

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction

Filmé en février 2015 à La Monnaie.
Réalisateurs : Stéphan Aubé (Alcina) et Myriam Hoyer (Tamerlano)

Avec :
Alcina : Sandrine Piau
Ruggiero : Maité Beaumont
Bradamante : Angélique Noldus
Morgana : Sabina Puértolas
Oberto : Chloé Briot
Oronte : Daniel Behle
Melisso : Giovanni Furlanetto
Astolfo : Eduard Higuet

Tamerlano : Christophe Dumaux
Bajazete : Jeremy Ovenden
Asteria : Sophie Karthäuser
Andronico : Delphine Galou
Irene : Ann Hallenberg
Leone : Nathan Berg
Zaida : Caroline d’Haese

Blu-ray Alpha Classics, 2016


Fêtes galantes et cruelles.

L’année dernière, on écrivait ici  notre ravissement lors de la reprise des deux productions jumelles d’Alcina et de Tamerlano confiées à Christophe Rousset et Pierre Audi, au Stadsschouwburg d’Amsterdam. C’est dire si l’édition Blu-ray de la captation de ces deux merveilles théâtrales sensuelles, concentrés d’intelligence et de beauté, filmées à La Monnaie de Bruxelles, comble toutes nos attentes. Longtemps appelée de nos vœux, cette pérennisation attendue de ces deux opéras haendéliens présentés en leur jumelage originel, renforce la cohérence de l’approche du metteur en scène.

Pierre Audi avait transformé les contraintes originelles de la création au théâtre baroque de Drottningholm en un discours d’une force et d’une subtilité dont les captations soulignent la virtuosité sans en désosser les mystères. Dans cette machinerie baroque habilement détournée, aux artifices finalement dénudés, les personnages surgissent et se perdent entre les toiles peintes, révélant leurs drames intimes et politiques au gré de leurs détours, de leurs élans et de leurs reculades fidèlement restitués par la caméra. Les films de Stéphan Aubé et Myriam Hoyer soulignent la puissance d’enchantement de ces huis-clos, en en renforçant le versant inéluctable et désespéré. Si ces opéras très philosophiques restent ceux d’une cruauté marivaldienne mâtinée d’une leçon politique à la Montesquieu, elles n’en sont pas moins d’une séduction irrésistible.

A la tête d’une distribution d’un charme immédiat, tant vocal que théâtral, Sandrine Piau, Alcina d’anthologie, incarne mille femmes en une, déployant et irisant toutes les facettes d’un rôle parmi les plus riches et les plus ambigus. Rarement a-t-on vu une magicienne aussi viscéralement femme, aussi envoutante de tendresse et suintante d’animosité meurtrie. Dans Tamerlano, Jeremy Ovenden, Bajazete charismatique et poignant, impose une douceur trempée dans de l’acier, culminant dans une incantation de rage suicidaire qui font de lui un reflet inversé de l’enchanteresse déchue. Pour être pleinement équitable, il faudrait citer tous les chanteurs, proches de l’idéal dans leurs incarnations élégantes et enflammées, tant cette distribution accomplit un rêve de théâtre qu’on trouve rarement à la scène, dans son éthique éloquente.

Cette volupté de l’esprit et des sens se mire dans les sortilèges que tissent Les Talens Lyriques. Dans ces deux ouvrages qu’il a si souvent revisités avec son ensemble, Christophe Rousset enivre l’auditeur, non sans lui trancher l’âme par l’ironie douce-amère, le désespoir serein et la délicatesse perfide de ces sentiments exaltés.

Indispensable.


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

dimanche 27 novembre 2016

Dupuy - Le Triomphe des Arts (Ens. Baroque de Toulouse, livre-disque, 2016)



Bernard Aymable Dupuy – Le Triomphe des Arts, BAD.066. (1733)
Opéra-ballet en cinq entrées, sur un livret d’Antoine Houdar de la Motte

Première Entrée : L’Architecture
Deuxième Entrée : La Poésie
Troisième Entrée : La Musique
Quatrième Entrée : La Peinture
Cinquième Entrée : La Sculpture

Jean-Manuel Candenot (basse) – le Grand Prêtre (I), Neptune (III), Alexandre (IV), Pygmalion (V)
Philippe Estèphe (baryton) – Phaon (II), un Indien (IV)
Clémence Garcia (soprano) – Doris (II), Niobé (III), une Indienne (IV), la Propétide (V)
Sébastien Gabillat (haute-contre) – Apollon (I), Amphion (III), Apelle (V)
Eliette Parmentier (soprano) – Vénus (I et V), Sapho (III), Astérie (IV)
Anne-Laure Touya (soprano) – la Prêtresse de Vénus (III), Campaspe (IV), la Statue (V)
Hugo Tranchant (ténor) – Ménate (III), un matelot et un berger (V).

Chœur Baroque de Toulouse
Ensemble Baroque de Toulouse

Michel Brun – direction musicale

(Captation du concert du 4 octobre 2014 à Odyssud-Blagnac)
Livre-disque (2 CDs) Editions Odyssée, 2016.

Ensemble Baroque de Toulouse
  

Le Triomphe des Toulousains.


A l’heure où la province française se contentait souvent de reprendre les œuvres créées à la Cour (Versailles) ou à la Ville (Paris), la création musicale d’opéra n’était pourtant pas totalement étouffée par le monopole de l’Académie royale de Musique. Cette recréation d’un « ballet » de Bernard-Aymable Dupuis en apporte une preuve lumineuse et bienvenue.

Le seul manuscrit connu de cet opéra-ballet indique : « Le Triomphe des Arts,/ Ballét/ Dedié a Monsieur de Maran conseiller/ au Parlement/ Mis en musique par Mr Dupuy, ordinaire/ de la chapelle de Musique de Saint Sernin. Et du Concert,/ Chanté pour la premiere Foix Le 22 Aoust 1733. » Protecteur du compositeur (il l’avait soutenu pour l’obtention d’un poste de chanteur), le magistrat était-il également le commanditaire de l’œuvre ? On ne sait. La création de l’ouvrage est entourée d’incertitudes quant à son mode d’exécution (scénique ou en concert ?) et son effectif, bien qu’on sache qu’elle a été composée pour le Concert de Toulouse.




Bernard-Aymable Dupuy, une carrière essentiellement toulousaine


Son compositeur reste lui aussi une figure dont on ne peut esquisser la carrière qu’à grands traits, en attendant la biographie détaillée annoncée par Françoise Talvart, musicologue et auteur du catalogue des œuvres de Dupuy (2007).

Fils d’un marchand droguiste, Bernard-Aymable Dupuy nait le 28 juillet 1707 à Toulouse. En 1715, il entre comme enfant de chœur à la maîtrise de la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse où il étudie la musique sous la direction de Charles Levens (1689-1764). A dix-sept ans, il quitte la maîtrise et, grâce à la protection du chanoine Charles de Maran (le futur dédicataire de l’opéra-ballet), bien que laïc, Dupuy entre dans le chœur de Saint-Etienne. Il chantera également, entre 1727 et 1741 dans le chœur de Saint-Sernin.

C’est pour cette collégiale qu’il écrira, en 1728, sa première partition avérée, le noël (perdu) Source de tant de maux : « Sr Dupuy haute taille de cette esglise » avait en effet demandé la permission « d'y faire chanter le jour du quatrième dimanche de janvier prochain un noël de sa composition de musique en fournissant par le chapitre aux frais des copies nécessaires ».

En 1733, il compose le « ballet » Le Triomphe des Arts, sa première partition conservée, sur un livret d’Antoine Houdar de la Motte datant de 1700, et déjà utilisé par Michel de La Barre. (C’est sur un texte inspiré de ce même livret que Rameau composera son Pygmalion en 1748). A cette période, Dupuy est employé non seulement à l’église mais également au concert, comme l’indique la mention portée sur la partition.

En dépit de cette œuvre ambitieuse, c’est vers l’église que le compositeur oriente sa carrière. En 1738, il postule pour la place de maître de musique à la cathédrale Saint-Étienne, mais échoue devant un Parisien, Chevalier, « ci-devant maistre de musique du chapitre de Rodez ». (Le motet Exurge Domine, composé pour ce concours est l’une des très rares pièces enregistrées du compositeur, en l’espèce, par l’ensemble Viva Voce, dirigé par G. Lartigau en 2003).

Renvoyé de Saint-Sernin en août 1741, Dupuy devient en 1742 maître de musique à Saint-Bertrand-de-Comminges ; diverses pièces sacrées témoignent de son activité. Mais c’est à Toulouse qu’il se marie le 25 août 1744 ; les nouveaux époux reconnaissent d’ailleurs l’existence d’un fils né en 1741. Ce même mois, Dupuy est initié dans la loge Saint-Jean Française. Il sera par la suite l’un des membres fondateurs de la loge des artistes Saint Joseph des Arts. En 1745, il a peut-être occupé brièvement le poste de maître de musique à Cahors, et a sans doute cherché un poste à Bordeaux (Dupuy y fera donner un Divertissement en forme de prologue lors du séjour du Dauphin dans la ville), mais il se fixe définitivement à Toulouse avec sa nomination comme maître de musique à Saint-Sernin, le 6 novembre 1745.

Jusqu’à son décès, le 30 décembre 1789, le compositeur ne quitte plus sa ville natale. Il s’y taille une notoriété dont témoigne l’estime que lui auraient portée Dalayrac et Gossec. Même si ses œuvres sont jouées en dehors de son port d’attache (en 1751 son motet Confitebor est donné au Concert Spirituel à Paris, et en 1760-1761, ses motets font partie de la programmation du Concert de Marseille), Dupuy se consacre à ses fonctions : responsable de la maîtrise, il doit également écrire de la musique pour les offices et les fêtes, et diriger la chapelle de musique. Ces tâches constituent la majeure partie de ses activités musicales, mais le compositeur trouve également le temps d’écrire pour les principales institutions de la cité. Sa fin de vie est assombrie par les difficultés matérielles rencontrées par les chapitres dans les années 1780, ainsi que par son renvoi temporaire, en 1786. La chapelle de musique de Saint-Sernin sera dissoute quelques mois avant son décès…

Au vu de ses emplois, il n’est guère étonnant que la musique sacrée et spirituelle prédomine dans les soixante et onze œuvres actuellement recensées (dont quarante et une complètes et onze perdues). On ne trouve dans sa production que sept œuvres profanes : deux ballets, un petit opéra, un divertissement en forme de prologue, deux idylles et une romance. Les partitions, dispersées dans plusieurs bibliothèques et collections privées, nous sont parvenues sous forme manuscrite, et la plupart du temps en réduction.


Bernard-Aymable Dupuy Le Triomphe des Arts

La résurrection du Triomphe des Arts.


Les cinq arts glorifiés ici sont mis en exergue dans de brefs récits mythologiques, reliés thématiquement comme il est d’usage dans l’opéra-ballet. Ainsi, la consécration d’un temple dédié à Apollon, le sort tragique de Sappho, l’ensorcellement musical d’Amphion, la magnanimité d’Alexandre face à Apelle, puis le mythe de Pygmalion donnant vie à Galathée, illustrent tour à tour l’architecture, la poésie, la musique, la peinture et la sculpture.

Regrettons tout d’abord de ne pouvoir entendre l’intégralité de la partition de Dupuy : deux ans avant la création des Indes Galantes, le compositeur de 26 ans témoigne déjà d’un métier épanoui, d’un raffinement incontestable et d’un plaisir manifeste dans le dialogue entre instruments et voix, dont il fait partager le ravissement à ses auditeurs. Danses agrestes, marches solennelles, séduisantes ritournelles et chœurs variés ajoutent au bonheur de la découverte d’une partition qui n’est en rien inférieure aux productions parisiennes. Y passent d’ailleurs fugacement quelques réminiscences de Campra, Mondonville et Delalande, dans un chatoiement toujours singulier.

Malgré les coupures, l’enregistrement reste cohérent (les passages supprimés ont été conservés dans le livret, aidant à la perception de l’ensemble). Toutefois, on ne peut s’empêcher de regretter la coupure de l’échange entre Apollon et Vénus dans la première entrée, qui voit le dieu protecteur des arts abandonner la préséance à l’Amour. Cet opéra-ballet, dans lequel s’ébattent 29 personnages, conserve toute sa richesse thématique, malgré la disparition de certaines péripéties plus secondaires.

L’ensemble des solistes, issus pour la plupart du conservatoire toulousain, est homogène et s’implique avec ferveur dans cette recréation. Louons plus particulièrement l’élégante fluidité du chant de Clémence Garcia, Doris qui n’a rien de la confidente effacée, charmante Niobé, puis Propétide pleine d’assurance ; ainsi que la délicatesse chaleureuse d’Anne-Laure Touya, amoureuse Campaspe et ensorceleuse Statue ; sans oublier Jean-Manuel Candenot qui confère autorité naturelle aux figures divines et souveraines et frémissement à son Pygmalion, et Philippe Estèphe qui creuse des ombres au revirement amoureux de Phaon. Eliette Parmentier, Vénus encore mal assurée, emporte l’adhésion par sa véhémente Sappho. Sébastien Gabillat, en dépit d’un chant encore un peu raide, et Hugo Tranchant, qui manque parfois de fermeté, ne déméritent pas.

Le Chœur Baroque de Toulouse, s’il se montre un peu timide lors des deux premières entrées, déploie une énergie du meilleur aloi dans l’entrée consacrée à la Musique, avec un percutant « Rassemblons-nous » (III, 1) puis un « A suivre vos lois tous aspirent » (III, 2) persuasif. Désormais sous l’égide de sa muse, il ravit dans les deux dernières entrées, participant par son dynamisme à l’atmosphère de récits qui atteignent leur pinacle dans une cinquième entrée absolument jubilatoire.

Maître d’ouvrage enthousiaste, Michel Brun insuffle à son Ensemble Baroque de Toulouse un élan qui ne fuse jamais au détriment des détails d’une orchestration soignée. Douceur et virtuosité des bois, couleurs des vents (délectables méandres des flûtes et des hautbois), continuo attentif et théâtral participent de ce théâtre miniature qui touche et charme par son éclat. Par ses couleurs variées et son soutien attentif aux personnages des drames, il se transmute à la fois en aède et en peintre en décoration.

Enchâssé dans un livre richement illustré, ce premier enregistrement mondial est accompagné de textes passionnants qui ne laissent rien ignorer de l’environnement musical et artistique toulousain à la date de la création. Outre des textes qui apportent de précieuses connaissances sur le compositeur (signés Françoise Talvard sur le compositeur et son œuvre, et Didier Descouenn, sur l’appartenance maçonnique de Dupuy) et son environnement (signalons une notice sur les fouilles archéologiques de la Maîtrise de Saint-Sernin, par Jean Catalo qui éclaire la vie quotidienne des jeunes chanteurs et du maître de musique), la présentation de Françoise Escande qui replace Le Triomphe des Arts dans la mouvance de l’opéra-ballet si populaire à sa création, et son chapitre qui présente, avec des exemples parlants, la tâche de recréation éditoriale d’une partition réduite, combleront les esprits curieux.

Démarche salutaire de redécouverte d’une partition oubliée, cette édition luxueuse, aux détails amoureusement agencés, est bien mieux qu’un exemple éclatant de la richesse de nos fonds patrimoniaux. C’est un modèle. Puisse-t-il être suivi de bien d’autres !



On pourra consulter la version numérisée de la partition sur Rosalis, site de la Bibliothèque numérique de Toulouse. (Les deux photographies de la partition en sont tirées.)

La biographie de Dupuy a été rédigée en se fondant sur :
Françoise Talvard, « Biographie de Bernard-Aymable Dupuy » dans Le Triomphe des Arts, p. 15-17.
Françoise Talvard, « L’œuvre de Bernard-Aymable Dupuy » dans Le Triomphe des Arts, p. 19-21.


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

vendredi 25 novembre 2016

Farinelli - A Portrait (CD, A. Hallenberg, C. Rousset, CD Aparte, 2016)



Farinelli. A Portrait – Live in Bergen

Riccardo BROSCHI (1698 - 1756)
Aria d’Arbace, « Son qual nave ch’agitata » (Artaserse (1734))
Aria de Dario, « Ombra fedele anch ‘io » (Idaspe (1730))

Geminiano GIACOMELLI (v. 1692-1740)
Aria de Farnaspe, « Già presso al termine » (Adriano in Siria (1733))

Nicola PORPORA (1686 - 1768)
Aria de Mirteo, « Si pietoso il tuo labbro » (Semiramide riconosciuta (1729))
Aria d’Acio « Alto Giove » (Polifemo (1735))

Geminiano GIACOMELLI (v. 1692-1740)
Aria de Farnaspe, « Passagier che incerto » (Adriano in Siria (1733))

Johann Adolph Hasse (1699-1783)
Ouverture de Cleofide

Leonardo LEO (1694-1744)
Arie d’Arbace, « Che legge spietata » (Catone in Utica (1729))
Arie d’Arbace, « Cervo in bosco » (Catone in Utica (1729))

Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759)
Aria de Ruggero, « Sta nell’Ircana » (Alcina (1735)
Aria d’Almirena, « Lascia ch’io pianga » (Rinaldo (1711))

Nicola PORPORA (1686-1768)
Aria de Mirteo, « In braccio a mille furie » (Semiramide (1729))

Ann Hallenberg, mezzo soprano
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction musicale

CD Aparte, 2016.

  
One Farinelli, one Hallenberg, one Rousset !

Faut-il encore présenter Carlo Broschi dit Farinelli (1705-1782) ? Non, puisque la légende s’est bien vite emparée d’un artiste assez unique par son fabuleux talent, son éthique, son amitié fraternelle avec le grand Metastasio, son parcours à nul autre pareil… Légende qui s’est perpétuée de nos jours, en en faisant encore l’absolu des castrats. (Pour ceux qui en ignoreraient encore tout, la notice signée Laura Pietrantoni est une introduction passionnante.)

Juste avant de fêter leur quart de siècle, Les Talens Lyriques pérennisent enfin par le disque un des concerts emblématiques de leur triomphal parcours. En un retour aux sources festif, en mai 2011, pour célébrer le vingtième anniversaire de la fondation de son ensemble, Christophe Rousset abordait le versant italien du répertoire qui lui est si cher. C’est en effet en 1994 que les Talens Lyriques, aux prémices de la carrière que l’on sait, enregistraient la bande-son du film Farinelli ; il révéla au grand public la splendeur de pages alors oubliées, malgré son scénario historiquement peu rigoureux et une fusion assez insensée entre les voix de Derek Lee Ragin et d’Eva Mallas-Godlewska, ce dont témoigne encore un bonus du DVD. Ce montage littéralement monstrueux de l’Ircam laissait alors supposer à l’honnête homme cultivé que ce répertoire était désormais inchantable pour tout gosier humain...

Par une démonstration admirable de naturel, Ann Hallenberg, compagne de route de très longue date de l’ensemble, détrompe ici les derniers sceptiques. Et combien ! Son art porté à sa quintessence, époustouflant tant par sa virtuosité protéiforme que par sa complicité avec Christophe Rousset, prouve qu’elle est l’une des très rares interprètes actuelles à pouvoir soutenir sans rougir la concurrence de ces voix désormais rêvées. Et que la splendeur de ces pages de Broschi, Giacomelli, Porpora, Hasse, Leo et même Haendel (que Farinelli ne chanta évidemment jamais, mais qui fournit des bis ici conservés) est mille fois mieux servie par des interprètes féminines dont les couleurs rehaussent l’éclat.

Aussi rutilante dans l’héroïsme de ses vocalises que profondément émouvante dans les airs élégiaques ou tendres, la mezzo-soprano suédoise flamboie de tous ses appâts, mais ce n’est paradoxalement pas dans le feu d’artifice étincelant de toute sa pyrotechnie que la chanteuse subjugue le plus, bien qu’elle y soit incomparable. C’est dans ce chant plus intime, où cantabile et nuances s’allient pour empoigner l’âme et conduisent au vertige, qu’elle sidère. L’intelligence, la subtilité et l’empathie du discours triomphent des chausse-trapes ménagées par les compositeurs ; la beauté de son timbre et son éloquente chaleur ensorcellent.

Tout comme son illustre aîné, qui touchait tout autant par son « beau chant » qu’il sidérait par un canto di maniera distillé avec un art incomparable, Ann Hallenberg transmute ces pages parfois tristement rebattues (son « Lascia ch'io pianga » est susurré comme au creux de l’oreille) avec une messa di voce sidérante, une palette irisée, un trille que l’on pourrait presque qualifier de « du diable », des pianissimi souverains, des appogiatures délicatement festonnées… Tout est mis en œuvre pour faire de ces airs des moments suspendus où les affects du personnage prennent le dessus sur le brio pur (comme pour un envoûtant « Si pietoso il tuo labro »). Elle empoigne ces pages avec un charisme qui enchante, une joie de chanter communicative et une incarnation qui ne ressemble à nul autre.

Cet art trouve son supplément d’âme dans le dais chamarré déployé par des Talens Lyriques intenses. Séducteurs et liquoreux, ils laissent se distiller le silence de ces âmes meurtries, exaltent les angoisses de ces princes inquiets et enchâssent leurs jubilations dans un déploiement qui happe et captive l’imagination, enivre les sens et apaise la nostalgie vague que nous éprouvons devant ces paysages devenus lointains, dont l’horizon a coutume de s’estomper à mesure qu’on croit s’en rapprocher.


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.