vendredi 24 mars 2017

Saint-Saëns - Mélodies avec orch. - Beuron/Christoyannis/Poschner (CD Alpha, 2017)




Angélus *
L’Attente *
Rêverie *
La Brise (Mélodies persanes op. 26)
Extase
La Feuille de peuplier *
L’Enlèvement *
Les Fées
Souvenances *
Désir d’amour
Les Cloches de la mer
La Splendeur vide (Mélodies persanes op. 26)
Le Pas d’armes du Roi Jean
La Cloche *
Papillons *
Plainte *
Aimons-nous *
Au Cimetière (Mélodies persanes op. 26)
Danse macabre, op. 40

Yann Beuron – ténor*
Tassis Christoyannis – baryton

Orchestra della Svizzera Italiana
Markus Poschner – direction musicale

CD Alpha, 2017


Si de Saint Saëns, on retient plus communément l’œuvre orchestrale ou opératique, ses mélodies avec orchestre participent néanmoins d’une préoccupation constante du compositeur, qui fustigeait en effet, en 1876, le recours au concert « des airs d’opéra qui y font souvent piteuse figure. » Comme le note Sébastien Troester dans l’excellente notice de présentation de ce disque, « l’évolution du genre de la mélodie tient autant de la question artistique que politique, voire nationaliste » face à la vogue de l’opéra et du théâtre et de la musique allemande. Mais pas uniquement. Il s’agit aussi de façonner ce qui sera un Ars Gallica, et de poser les jalons des plus reconnus Fauré, Duparc, Debussy, Ravel, Chausson, dans un art devenu désormais la quintessence du génie français.

La mélodie avec piano, puis avec orchestre accompagne Saint-Saëns tout du long de sa vie. Le texte a ici prédominance, puisque Saint-Saëns « monte le vers sur la mélodie "comme un joailler monte sa gemme" », mais son classicisme empreint de clarté ne marque jamais le pas au sein d’atmosphères et de couleurs où s’épanouissent sa fine ironie, son amour d’un merveilleux souvent baroque et d’un exotisme entêtant. De L’Enlèvement (sur un poème de Victor Hugo), composée à treize ans en 1851, à Aimons-nous datant de 1919, ce sont dix-neuf de ses vingt-cinq mélodies avec orchestre, qui sont réunies là, sous l’égide du Palazzetto Bru Zane, qui a édité ces partitions et permis cette première mondiale.

Malgré un orchestre parfois pesant et souvent peu idiomatique dans ces partitions – on se prend à rêver au suc qu’en auraient extrait un Michel Plasson, un Jacques Mercier ou un Bertrand de Billy –, on reste émerveillé par la concision et la justesse des atmosphères engendrées en un tournemain par un Saint-Saëns merveilleux miniaturiste, qui s’aventure tout autant dans la peinture de genre que vers le style troubadour, avec malice, gourmandise et sensualité, magnifiant des textes où Victor Hugo côtoie Armand Renaud, Renée de Léché ou Théodore de Banville.

Il est admirablement servi par l’un des plus grands interprètes du genre, Yann Beuron, dont on redisait ici-même il y a peu l’admiration qu’on avait pour l’art avec lequel il avait ciselé certaines de ces mêmes mélodies, accompagné au piano cette fois-ci par Antoine Palloc, en septembre 2016 à Elephant Paname en octobre dernier. Angelus vibrant et recueilli ; Rêverie élégiaque et frémissante ; Feuille de peuplier agitée par mille brises, enfiévré ; Souvenances délicates et pudiques ; Cloche sommeillant dans un clair-obscur lunaire ; Papillons où la voix s’ébat avec d’évanescentes nuances en un geste altier ; Aimons-nous, dernier défi sensuel à l’entropie dévoreuse d’idéal ; on hésite à accorder sa préférence à l’une de ces miniatures redécouvertes. Une diction admirable de fluidité et de naturel s’allie à un timbre dont les couleurs réfléchissent celles de l’orchestre et ravivent sa splendeur, en une empathie qui laisse accroire que c’est pour vous seul qu’est murmuré ce secret.

Quant à Tassis Christoyannis, s’il ne démérite pas, avouons qu’il peine à culminer sur les mêmes sommets. Grossissant parfois le trait en des effets de manche quelques peu opératiques (une danse macabre à la goguenardise trop appuyée ou des cloches de la mer quelques peu brouillonnes), son chant manque encore de ce presque-rien qui est tout, de ce naturel preste et chantourné qui fait le sel du chant de son compère ; et sa recherche d’effets dont l’expressivité est parfois plaquée fait regretter le geste ample et impérieux dont sait se parer aujourd’hui un Stéphane Degout, hier, un Charles Panzéra.

Dans la même lettre à la compositrice Marie Jaël, le compositeur affirmait que « le lied avec orchestre est une nécessité sociale ». Ce disque, malgré ses quelques imperfections, est une nécessité musicale : pour l’enivrement suscité par Saint-Saëns, en premier lieu ; pour l’art ensorcelant de Yann Beuron, enfin.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

Monteverdi - Madrigali - Vol. 3 Venezia (CD, Les Arts florissants, 2017))




Les Arts florissants Paul Agnew


Libro settimo (1619)
Tempro la cetra, SWV 117. Sinfonia
Al lume de le stelle, SV138. [Torquato Tasso] (MA, ML, ZW, LA)
Con che soavità, SV139. [Battista Guarini] (MA)
Chiome d'oro, SV143. [Anonimo] (MA, ML)
Interrotte speranze, SV132. [Battista Guarini] (ZW, PA)
Lettera amorosa, SV141. [Claudio Achillini] (LR)
Ballo: Tirsi e Clori, SV145. [Alessandro Striggio (figlio)] (ML, MA, LR, PA, ZW, LA)

Libro ottavo (1638) Madrigali guerrieri et amorosi
Altri canti d'Amor, SV146. [Anonimo] (HM, MA, LR, PA, SC, LA)
Dolcissimo usignolo, SV161. [Battista Guarini] (HM, MA, LR, PA, CC)
Lamento de la ninfa, SV163. [Ottavio Rinuccini] (PA, SC, CC)
Combattimento di Tancredi e Clorinda, SV153 [Torquato Tasso, Gerusalemme liberata (XII. 52-62, 64-68)] (PA, Testo – HM, Clorinda – SC, Tancredi)

Miriam Allan (MA) – soprano
Mhairi Lawson (ML) – soprano
Hannah Morrison (HM) – soprano
Lucile Richardot (LR) – contralto
Paul Agnew (PA) – ténor
Zachary Wilder (ZW) – ténor
Sean Clayton (SC) – ténor
Lisandro Abadie (LA) – basse
Cyril Costanzo (CC) – basse

Les Arts Florissants
Paul Agnew – direction musicale

CD Les Arts Florissants, 2017 (Harmonia Mundi)


Che soave armonia

C’est avec ce troisième volume consacré au versant vénitien de l’œuvre de Monteverdi que se conclut l’anthologie des madrigaux commencée par Les Arts florissants, sous la direction de Paul Agnew. Publiés à Venise en 1619 et 1638, ces deux livres ultimes témoignant du parcours du compositeur et de son évolution stylistique (Paul Agnew n’a pas retenu ici le Sixième livre, publié à Venise mais manifestement dédié aux Gonzague, ni le Neuvième, publié posthumément) comportent 51 pièces, parmi lesquelles on trouve des madrigaux, mais aussi un ballo ou le célébrissime Combattimento di Tancredi e Clorinda. C’est parmi ces recueils qui comptent certaines des pièces les plus connues et les plus aimées de l’œuvre de Monteverdi que le maître d’œuvre de cette anthologie a fait un choix parfois cruel pour les pièces délaissées. Ainsi qu’il le précise dans sa préface, « Rendre justice à ces deux recueils monumentaux en un programme d’une heure est une véritable gageure. Je me suis efforcé de trouver un équilibre entre les œuvres “phares” et les pièces moins connues, et d’inclure au moins un exemple représentatif de chaque innovation formelle. Les enregistrements ont été réalisés lors de nos concerts à la Cité de la Musique, à Paris, puis traités pour ôter les bruits parasites et corriger les inévitables accrocs ».

Ce choix de la prise de son en public est judicieux car il préserve la suavité melliflue et sensuelle d’un superbe Con che soavità susurré par une Miriam Allan qui entraîne l’imagination sur les ailes d’un continuo miroitant ; l’urgence d’une Lettera amorosa haletante et parfois presque hallucinée, délivrée par une bouleversante Lucile Richardot ; les entrelacs séduisants d’un Chiome d'oro rendu à son élan de blason amoureux par des Miriam Allan et Mhairi Lawson inspirées et sémillantes ; élan soudainement brisé dans un Interrotte speranze dont Paul Agnew et Zachary Wilder distillent avec art les fêlures disjonctives. C’est un peu moins heureux pour un Ballo: Tirsi e Clori qui trébuche quelque peu avant l’entrée du chœur. Mais le ravissement reprend ses droits avec Altri canti d’amor suspendu avant l’entrée en scène d’un Mars belliqueux dont les joutes amoureuses emportent tout sur son passage ; auquel succède un Dolcissimo usignolo anthologique pour lequel Paul Agnew a fait entrer « la voix soprano soliste […] en premier et les autres voix sont introduites progressivement au fur et à mesure du déroulement du poème ». Si le Lamento de la Ninfa manque d’un presque rien pour qu’il torde le cœur, restant plus abattue que doloriste, c’est un Combattimento di Tancredi e Clorinda renouvelé que nous offre le Testo de Paul Agnew, lequel se garde bien de surinvestir un texte déjà empreint d’ardeur et de douleurs. Si on a entendu ce combat brossé de plus vives couleurs, cette discrétion laisse le génie du Tasse briller dans sa nudité retrouvée et laisse l’auditeur entrer dans le drame au gré de ses battements de cœur.

Soutenus par un chatoyant continuo qui participe de ces exposés des passions humaines, les solistes sont parfaitement homogènes et témoignent d’un plaisir de chanter communicatif.

Ainsi que dans les deux premiers volets, clarté et raffinement gouvernent ce florilège. Si l’on a entendu des interprétations de Monteverdi plus corporellement « italianisantes », c’est cette luminosité charmeuse, l’empathie immédiate qu’elle suscite et ces bonheurs successifs d’affects variés qui créent des atmosphères auxquelles il est bien difficile de résister...


On trouvera ICI un compte-rendu des deux premiers volumes de cette anthologie.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

dimanche 8 janvier 2017

Méhul - Uthal (Rousset, CD, 2016)



Etienne-Nicolas Méhul – Uthal
Opéra-comique en un acte, créé le 17 mai 1806 à l’Opéra Comique de Paris.
Livret de Jacques Bins de Saint-Victor.

Karine Deshayes – Malvina
Yann Beuron – Uthal
Jean-Sébastien Bou – Larmor
Sébastien Droy – Ullin
Philippe-Nicolas Martin – Le Chef des Bardes, le Troisième Barde
Reinoud Van Mechelen – Le Premier Barde
Artavazd Sargsyan – Le Deuxième Barde
Jacques-Greg Belobo – Le Quatrième Barde

Les Talens Lyriques
Chœur de chambre de Namur (dir. Thibaut Lenærts)
Christophe Rousset, direction musicale

Livre-Disque Palazetto Bru Zane, (Coll. Opéra français), 2016
Sortie le 10 février 2017




Sombre forêt, désert triste et sauvage, je vous préfère…

 
Napoléon en avait un exemplaire sur sa table de chevet. Goethe ne manqua pas d’introduire dans son Werther les Chants de Selma. C’est dire que James Macpherson (1736-1796), en publiant entre 1760 et 1763 sa traduction des Poèmes d’Ossian (dont Fingal et Temora), finalement révisée en 1773, fit sensation dans la « République des Lettres » de l’Europe prérévolutionnaire. En divulguant l’œuvre d’Ossian, barde du IIIème siècle, Macpherson revenait en fait aux sources des traditions écossaises, tirées du vieux fonds irlandais et écossais, qu’il avait retravaillées à son idée. Bien que certains de ses contemporains suggérèrent assez rapidement qu’il s’agissait d’une supercherie littéraire, les lecteurs s’enflammèrent pour les aventures des Fingal, Temora, Cuthulinn, Carthon, Larthmor, et autres Dermid, et pour la peinture d’une nature sauvage aussi irréductible que certains des héros. Force est d’admettre le pouvoir de fascination et le souffle épique d’une œuvre visionnaire qui suscita tout un courant littéraire et pictural, et servit de point de ralliement nationaliste à des populations en quête de leurs racines en des temps plus que troublés.

La scène lyrique française ne tarda pas à s’en emparer à son tour. Le 10 juillet 1804, un opéra de Le Sueur, Ossian ou Les Bardes, est créé à l’Académie impériale de musique ; son succès fera d’ailleurs de l’ombre à Uthal. Car pour ne pas être en reste, l’Opéra-Comique passe commande à Méhul d’un opéra-comique en un acte sur un sujet voisin…

Le livret, où s’illustre l’habituel conflit moral cornélien, s’inspire d’un épisode de la Guerre d’Inistona (dans lequel Oscar redonne son trône usurpé par Cormalo au vieil Anio, lequel en avait été chassé par son gendre) et y ajoute quelques autres emprunts à Berrathon.(On en trouvera ici le résume détaillé). Malvina, partagée entre son père Larmor et son mari Uthal, est une héroïne dont le dilemme avait déjà été exposé par Plutarque… ce que ne se priva pas de se gausser un critique du Journal de l’Empire (21 mai 1806).

Il faut avouer que l’intrigue est construite par à-coups et que les invraisemblances y abondent ; mais s’il manque de crédibilité, le récit n’en est pas moins un artifice de théâtre assez jubilatoire dans ses excès. On peut désormais s’amuser de ces alexandrins façon tragédie au petit pied (qui font la part belle aux interjections et exclamations diverses), de ces apartés mélodramatiques et autres développements pathétiques. Dans ses outrances narratives et ses maladresses, le livret de Jacques Bins de Saint-Victor conserve un parfum suranné assez irrésistible pour les auditeurs du XXIème siècle qui jouent le jeu et se laissent emporter par ce flot rhétorique. Uthal est désormais à la tragédie en musique ce que les ouvrages de François-René de Chateaubriand sont au roman sentimental : une étrangeté chantournée, un univers qui ne se laisse pénétrer que si l’on se maintient à la bonne distance : il faut accepter de jouer avec ces codes pour en extraire un authentique pathos qui déguste ses malheurs et fait le plaisir sadique du spectateur… tant il est vrai que ce sont toujours les chants les plus désespérés qui sont les plus beaux et les plus déterminés.

En réalité, c’est Méhul qui transfigure un matériau littéraire qui pourrait tourner sporadiquement à la parodie si n’étaient la vigueur et l’originalité de son ouvrage. Le compositeur s’est imprégné de la mélancolie parfois lugubre et de la sévérité incandescente du poète gaélique pour en tirer un acte au charme fort. Et ce dès une ouverture qui peint éloquemment la tempête à travers laquelle Malvina cherche son père chassé de son palais. Le compositeur parvient à insuffler un pseudo archaïsme qui colle à son sujet par l’éviction étonnante et totale des violons de son instrumentarium. Ne demeurent donc que des altos (poussés dans leurs retranchements par les exigences virtuoses de la partition) à côté des basses. La pâte sonore prend ainsi des reflets inusités, qui se moirent des incursions de la harpe et des cors, et la présence de vents sollicités plus qu’à l’ordinaire. Loin de la soi-disant « monotonie » décriée par certains de ses contempteurs, Méhul a trouvé des couleurs étranges et inattendues pour représenter un univers fictionnel qu’on n’a pas de peine à se figurer perdu parmi des brumes immémoriales dans des « sombres forêts »… malgré la banalité de son intrigue. Ce grand écart entre la forme et le fonds aurait pu être périlleux, mais les bouillonnants Talens Lyriques, conduits d’une main ferme et énergique par Christophe Rousset, restituent avec bonheur et panache toute cette rhétorique romantique, avec ses bourrasques et ses excès, sa douceur et son étrangeté archaïsante qui lorgne parfois vers Cherubini, dans un élan impérieux qui colore ces dégradés étudiés en grisaille de diverses brillances, ponctuées des éclats des cors et du ruissellement de la harpe.

Yann Beuron, magistral Uthal, se montre tout aussi séduisant dans les réminiscences sentimentales de sa romance introductive que percutant dans son obstination rebelle, et démontre une fois encore combien il possède toutes les qualités pour faire briller ce répertoire français qui lui est taillé comme un habit bien fait. Par sa remarquable diction, et ses dons protéiformes, il est l’un des très rares interprètes actuels à pouvoir ainsi endosser autant l’habit du tragédien que celui de chanteur, art si difficile et souvent perdu. Cette gageure est relevée avec panache par les protagonistes qui témoignent, à des degrés divers, d’une éloquence qui nous fait retourner en des temps où les Mounet Sully, De Max, Coquelin aîné, Etcheverry, Silberg ou Eine régnaient à la Comédie-Française.

Jean-Sébastien Bou donne admirablement la réplique au rôle-titre en composant un Larmor impitoyable dans sa soif de vengeance véhémente ; il sait toutefois insuffler des nuances à un personnage qui pourrait être trop monolithique et perdre ainsi de son mordant. Karine Deshayes distille avec finesse la douceur éperdue et la puissance élégiaque d’une héroïne isolée dans cet univers entièrement masculin, vacillant entre deux tendresses. Sébastien Droy apporte toute sa prestance à Ullin, rôle assez anecdotique, et le quatuor des bardes, mené par un Philippe-Nicolas Martin parfait dans ce rôle, fait sonner avec autorité le récit dramatique de la mort d’Hidallan. Le Chœur de chambre de Namur fait résonner des fracas de bataille et des exhortations des bardes, avec l’autorité des peintres d’histoire d’alors.

Après un Adrien, empereur de Rome (désormais disponible en téléchargement chez Qobuz), voici un autre pan bien attachant de l’œuvre de Méhul qui se voit réhabilité par les forces du Palazetto Bru Zane. Le présent ouvrage, enrichi d’une présentation éclairante signée Gérard Condé, de réflexions du compositeur et d’un compte-rendu de la création par le Journal de Paris, aura fait beaucoup pour les retrouvailles entre un musicien trop occulté et un public qui ne se souvient désormais que de son Chant du départ

Emmanuelle Pesqué

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.